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La nouvelle critique sociale – la république des idées

Samedi 3 avril 2010

la nouvelle critique sociale - la république des idées Recueil de textes pour la plupart publiés dans le journal Le Monde entre novembre 2005 et avril 2006, la nouvelle critique sociale (la république des idées) regroupe une dizaine d’auteurs. L’idée est de présenter de nouvelles lectures pour analyser la société (française), car apparemment, les prismes classiques ne parviennent plus à décrire ni les situations actuelles économique, sociale, démographique… ni les évolutions.

En effet, dans l’introduction de Pierre Rosanvallon et Thierry Pech, ou dans le texte d’Eric Maurin sur les nouvelles précarités, on se rend bien compte que les analyses classiques affichent des chiffres et des conclusions en décalage avec la perception qu’ont l’opinion publique ou les analystes des phénomènes sociaux. Par exemple, si l’évolution de la structure socioprofessionnelle des emplois a connu une évolution continue sur la tendance précédente (principalement en suivant la tertiarisation de l’économie), c’est dans la montée des contrats précaires qu’il faut utiliser pour montrer l’accroissement des inégalités de statut. Ce phénomène, ajouté à une évolution à la baisse de la taille des structures économiques, fait qu’il est aujourd’hui plus difficile d’être ouvrier ou employé quand on est en contrat temporaire dans une structure de 20 personnes, par rapport aux postes occupés par la génération précédente dans des environnements plus stables et plus structurés.

Autre analyse éclairante, celle de Laurent Davezies et Pierre Veltz sur les métamorphoses du territoire, qui font apparaître de nouvelles inégalités, principalement entre les habitants des centres villes ou hypercentres d’agglomérations et les habitants de banlieue ou grande banlieue. Le mouvement d’urbanisation qui n’a fait que s’amplifier ces dernières décennies, pose le problème des transports péri/interurbains, de façon plus cruciale que ces problèmes augmentent plus vite que la population. Au passage, on note quelques informations intéressantes, notamment le fait qu’en 2006, un Français sur deux habite dans une commune de moins de 100 000 habitants, mais pour l’essentiel (deux tiers) en milieu urbain et périurbain! (source: INSEE)

Philippe Askenazy s’attaque quant à lui à l’impact des nouvelles formes de pénibilité sur les conditions de travail. Au-delà du constat des conditions de travail qui se dégradent, la comparaison avec les autres pays développés est le point le plus inquiétant: la France est le seul pays à connaître un accroissement des rythmes de travail et des accidents de travail impliquant un handicap permanent. De plus, la baisse des accidents de travail est plus faible qu’en Allemagne, Italie, ou que la moyenne de l’Union européenne (15 pays) (source: Eurostat). Contrairement aux pays nordiques, à l’Allemagne, et à l’ensemble des pays développés, la France n’a pas connu de prise en charge significative de cette problématique; que ce soit dans la tête des élites et dans les régulations à mettre en place, il faut reconnaître qu’il y a un important travail à accomplir.

Le déclassement (« quand l’ascenseur social descend« ) est évidemment traité par Marie Duru-Bellat et François Dubet, spécialistes de la question. La problématique abordée ici est que, logiquement, l’inflation scolaire ne peut se poursuivre sans fin, et qu’elle a déjà des impacts importants sur le déclassement des nouveaux entrants sur le marché du travail, que ce déclassement soit réel ou perçu. A noter que, pour une fois en France, la perception est plus faible que la réalité du déclassement (comparaisons à diplôme équivalent entre personnes diplômées depuis 3 ans en 2001 et 1990). Pour trouver une issue à ce problème, certaines réformes des systèmes de formation sont possibles, mais on peut aller au-delà en s’intéressant à l’ensemble des parcours d’insertion sociaux et professionnels. (voir également la fiche de lecture de L’inflation scolaire de Marie Duru-Bellat)

Louis Chauvel aborde la question de la fracture générationnelle et dresse un diagnostic qui, selon ses mots, ne relève pas de la déclinologie mais d’un pessimisme méthodologique qui doit nous aider à voir nos impasses pour trouver peut-être la force d’en sortir. Qu’il s’agisse des salaires, des niveaux de vie, ou des possibilités de mobilité professionnelle, il est évident que les générations actuelles font face à bien plus de difficultés que celles qui ont grandies pendant les Trente Glorieuses. Sur ce thème aussi, la différence avec d’autres pays développés intrigue: certes, le modèle suédois ou d’autres modèles très intégrés ne sont pas nécessairement et aisément transposables, mais comment se fait-il qu’en France si peu d’actions soit menées pour intégrer les nouveaux entrants dans la vie active et sociale? Est-ce à cause du manque de culture de responsabilité qu’évoque Louis Chauvel? (voir également la fiche de lecture de Les classes moyennes à la dérive de Louis Chauvel)

Sur la possibilité d’une discrimination positive à la française, Thomas Piketty aborde la question de l’intégration de ceux rencontrant le plus de difficultés, principalement via la formation; idéalement via une meilleure répartition des ressources financières et humaine au sein des structures scolaires. En effet, il explique bien qu’en France, il serait illusoire de tenter d’appliquer une discrimination positive sur le modèle américain, fondé sur l’appartenance ethnique, car cela ne correspond en rien à la réalité française, qui, elle, est principalement marquée par la géographie. D’où les efforts qui peuvent être réalisés sur la taille des classes, ou dans les ZEP, par exemple.

Le texte de Martin Hirsch présente les nouvelles formes de la pauvreté, en partie liées aux évolutions économique, démo/géographiques et sociales décrites dans les textes précédents. Après avoir constaté l’évolution de la pauvreté, que ce soit au travers de l’augmentation des allocataires des minima sociaux ou l’apparition des travailleurs pauvres (catégorie nouvelle, car jusqu’à ces 20 dernières années, on considérait impossible qu’un travailleur ne gagne pas de quoi subvenir à ces besoins, d’où l’absence d’aide spécifique), Martin Hirsch conclue en expliquant que pour repenser l’approche de la pauvreté et mettre en place une politique élevant la lutte contre la pauvreté au même rang que les autres grandes politiques sociales ou économiques, il faut réunir 4 conditions:

  • construire une politique autour d’objectifs contraignants, pour les partenaires sociaux comme pour les collectivités territoriales
  • introduire la question de la pauvreté dans le jeu des négociations sociales
  • changer radicalement d’organisation des pouvoir publics, afin de réduire la complexité administrative qui éclate les ressources financières, humaines et sociales
  • concevoir des prestations plus articulées à la rémunération du travail et mieux adaptées aux évolutions de la structure familiale

L’exigence de ces conditions montre la difficulté et l’ampleur de la tâche, ainsi que le besoin d’une mobilisation politique et sociale pour inverser cette tendance. Plus globalement, comme dans l’ensemble des textes du recueil, on voit plus clairement quels sont les points problématiques, et, du coup, quelles types d’actions peuvent être envisagés, à condition d’y mettre la volonté et les moyens.

Bien que les textes soient sur des thématiques différentes, la nouvelle critique sociale offre une remise à jour des grilles de lecture à utiliser pour appréhender la société française de façon plus juste. Même si vous êtes comme moi (long à lire un livre qui stagne sur votre liste de lecture), ce recueil synthétise bien la vue des différents auteurs et offre un panorama à la fois court et complet des analyses regroupées par la république des idées.

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