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Lutter contre la pauvreté (II) La politique de l’autonomie – Esther Duflo

Jeudi 6 mai 2010

Lutter contre la pauvreté (II) La politique de l'autonomie - Esther Duflo Deuxième partie du recueil Lutter contre la pauvreté d’Esther Duflo, La politique de l’autonomie s’attache à l’étude de la microfinance, puis de la gouvernance et de la corruption. En effet, pour lutter contre la pauvreté, développer l’éducation et la santé ne suffit pas, d’autant plus que comme l’auteur l’a montré dans Le développement humain, trouver les bonnes solutions et affecter correctement les moyens nécessite d’étudier l’ensemble du contexte.

Ainsi, la microfinance est généralement vu comme une source de financement pleine de promesse, qui ouvre aux plus pauvres l’accès à des fonds qu’ils ne pourraient pas atteindre autrement, les privant de ressources pour développer leurs activités économiques, mais aussi leur permettrait d’investir dans l’éducation ou la santé de leurs familles.

Une fois dépassé le débat politique et quasi-philosophique sur le bien-fondé de la microfinance dans son ensemble et du micro-crédit en particulier, on voit clairement que la principale vertu de ce mode d’accès au crédit est justement sa disponibilité. Les taux pratiqués ont beau être excessivement élevés (jusqu’à 5% par mois, >80% par an), ce mode de financement permet tout de même aux pauvres d’emprunter de l’argent pour leurs activités économiques, argent qu’ils n’auraient pu obtenir via les banques classiques, le seul autre recours étant les usuriers « classiques ».

Bien que la microfinance ne soit pas la solution universelle à tous les maux – impact très limité sur la consommation et sur les ménages non-entrepreneurs, de même que sur tout autre indicateur social – , il est intéressant de parcourir les différents exemples cités par Duflo. Les exemples en Afrique, en Inde et au Mexique montrent à la fois les particularités de chaque situation, mais aussi le besoin d’accès au financement pour une fraction non négligeable de la population qui ne peut recourir aux emprunts classiques.

Dans son souci méthodologique de mener et d’analyser des expérimentations aléatoires, elle a réussi à identifier les principaux facteurs de succès de la microfinance: prêter aux femmes, plus exactement à des groupes de femmes solidaires (au sens légal du terme), qui doivent se réunir de façon régulière pour discuter avec l’organisme de microfinance et rembourser l’échéance que le groupe doit; toutes les semaines en général. Grâce à ce mode de fonctionnement, et malgré les taux d’intérêt élevés, l’attrait pour les microcrédits ne se dément pas et les taux de remboursement sont très élevés (de 80% à 97%).

L’extension de ces recettes aux autres domaines financiers, notamment l’épargne et l’assurance, ne semble pas fonctionner facilement, pour deux grandes raisons: en premier lieu, cela demande une projection dans le futur délicate: ai-je un intérêt à ne pas dépenser le peu d’argent que j’ai maintenant pour épargner et en dépenser plus plus tard? A quoi bon payer un service d’assurance si je suis en bonne santé ou si mes champs sont productifs en ce moment? On se heurte à à l’incohérence temporelle, également évoquée dans Le développement humain à propos de la vaccination des enfants (p85-86):

Nous savons, depuis Hume et, plus récemment grâce aux travaux de psychologues, que l’être humain pense le présent et le futur de manière très différente. Nous avons tendance à prendre de façon impulsive les décisions qui engagent le présent, alors que nous appréhendons l’avenir sur un mode plus rationnel. […]

Un coût ou une gêne que l’on doit supporter aujourd’hui nous paraît lourd, alors que le même coût payé demain nous paraît faible par rapport aux bénéfices que nous en tirerons. Quand nous pensons à faire vacciner notre enfant ou à toute autre décision qui pourrait être différée […], nous avons donc l’illusion que cet investissement est particulièrement élevé aujourd’hui, mais que nous serons beaucoup plus libres de le réaliser le mois prochain. Or, quand demain arrive, le futur devient le présent, et l’effort demandé semble de nouveau important. Ainsi, les décisions peuvent être repoussées en permanence, jusqu’à ce qu’il soit trop tard.

Au passage, c’est une bonne explication à la procrastination dont tout un chacun peut souffrir, et on voit que ce ressort psychologique peut être un frein important à l’épargne ou à l’assurance pour des personnes fortement contraintes.

Une deuxième grande raison explique en partie cet échec de l’épargne et de l’assurance dans les pays pauvres: le manque d’informations prodiguées par le gouvernement, et la faible confiance dans ce dernier quand il est sujet à la corruption. Esther Duflo s’attache à montrer comment identifier et mesurer la corruption, phénomène peu visible en soi, ainsi qu’à montrer des actions possibles pour la combattre, qu’il s’agisse d’actions par le haut (contrôles par les instances étatiques) ou par le bas (contrôles par la population sujette aux problèmes posés par la corruption). Cependant, malgré des initiatives nombreuses et variées, on voit que « la corruption a tendance à apparaître naturellement lorsqu’une société tente de corriger le marché en répartissant différemment les ressources, et le contrôle local n’est pas une solution miracle. » (p104).

La meilleure façon de limiter la corruption reste de permettre aux administrés d’influencer le choix des fonctionnaires, au travers de décisions informées; les pauvres ne sont pas plus idiots que les autres, mais manquent souvent des éléments permettant de juger la performance des actions menées et de la possibilité de changer. Dans les expérimentations compilées par Esther Duflo, on voit qu’un vrai succès, dont la preuve a été faite, influence les votes bien plus que les discours généraux et creux.

Lutter contre la pauvreté est une excellente analyse des problèmes d’éducation, de santé, de finance et de gouvernance dont souffrent les personnes les plus pauvres. Surtout, le recours à de nombreuses expérimentations aléatoires sur le terrain permet de mieux comprendre la réalité de ces problèmes généralement traités de façon macro et floue, et d’identifier les solutions qui marchent, afin de reproduire, enrichir et multiplier les expériences réussies, pour une amélioration concrète en matière de lutte contre la pauvreté.

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Pour aller plus loin:

Lutter contre la pauvreté (I) Le développement humain – Esther Duflo

Mardi 4 mai 2010

Lutter contre la pauvreté (I) Le développement humain - Esther DufloEsther Duflo, professeur en économie du développement au MIT, a été récompensée par la John Bates Clark Medal 2010 fin avril. Ses travaux portent sur l’analyse empirique du développement économique, afin d’identifier les moyens concrètement efficaces dans la lutte contre la pauvreté. Dans Le développement humain et La politique de l’autonomie (issus de leçons données au Collège de France en janvier 2009), Duflo a rassemblé des travaux réalisés ces dernières années dans les parties du monde les plus touchées par la pauvreté, et a tâché d’identifier les ressorts et les spécificités de l’efficacité ou l’inefficacité de chaque type de politique.

Le développement humain se concentre sur l’éducation et la santé. Au-delà de l’impressionnant travail de collecte, d’analyse et de regroupements de nombreuses études réalisées ces dernières années, dont certaines sont encore en cours, l’aspect le plus intéressant de ce livre est de montrer à quel point il est nécessaire de dépasser l’aspect général béni oui oui « il faut que les enfants aillent à l’école » ou « la santé, c’est important » et s’attacher aux raisons des échecs (et des rares succès) des politiques menées.

Ainsi, dans le domaine de l’éducation, l’important n’est pas d’avoir un engagement politique fort des dirigeants nationaux, mais bien d’allouer des moyens, et de les allouer correctement. Par exemple, certains travaux montrent que ce n’est pas en affectant plus de professeurs qu’on obtiendra les meilleurs résultats, mais plutôt en changeant la façon dont les professeurs abordent leur travail: instruire le plus grand nombre plutôt que d’essayer de générer une élite et écarter les autres. Certes, l’exemple présenté ainsi peut paraître réducteur, aussi, je vous encourage à lire ce livre, dont les différents exemples montrent à quel point les études mettant en œuvre des expérimentations aléatoires sont critiques pour mesurer clairement les différents facteurs d’un phénomène (via des échantillons statistiques définis aléatoirement et comportant un groupe témoin et un groupe impacté).

Autre étude intéressante: comment améliorer le taux de présence des professeurs dans les classes? Une expérimentation menée par Seva Mandir, une ONG du Rajasthan, a consisté à distribuer aux enseignants des appareils photos qui horodatent les clichés, et qui leurs permet de toucher une prime quand l’assiduité est élevée. Non seulement l’assiduité a augmenté, mais surtout, et à la surprise de l’ONG, les enseignants se sont révélés satisfaits de ce programme: au-delà de l’incitation financière, l’instauration d’une règle claire et partageable leur a permis de se dégager des autres tâches qu’on leur affectait dans leurs villages, qui les empêchaient d’enseigner plus régulièrement. L’absentéisme des enseignants ne provient donc pas que d’un manque de motivation, mais aussi d’un problème de définition des priorités.

Dans le domaine de la santé, une expérience similaire a été menée pour améliorer le taux de présence des infirmières dans les centres de soin: on a mis en place des appareils de type « pointeuses ». Cette expérience a totalement échouée, car, contrairement à l’expérience avec les enseignants, il s’agissait dans ce cas d’un système plus centralisé et moins contrôlé. L’écart entre ces deux études montrent également à quel point le diable est dans les détails, et qu’il est difficile de tirer de grands enseignements de la part d’expérimentations aléatoires, car tous les éléments doivent être identifiés et pris en compte.

En conclusion, on voit clairement qu’il est possible d’améliorer l’éducation et la santé dans les pays pauvres, mais qu’une grande partie des problèmes sont issus de problèmes de gouvernance: au niveau national / centralisé, les programmes sont trop vagues, peu structurés, et ne peuvent donc pas s’adapter aux spécificités des domaines et des géographies qu’ils sont censés couvrir. Les systèmes centralisés ont tendance à simplement allouer plus de ressources (financières ou humaines) à ce qu’ils font déjà, alors que les ONG sont génératrices d’innovations qui, si elles ne peuvent pas forcément êtres répliquées partout, ont le mérite de fonctionner à petite échelle, et surtout, de montrer ce qui peut fonctionner. Les éléments rassemblés dans ce livre permettent d’éclairer la réflexion sur les objectifs et les moyens à donner aux systèmes éducatif et de santé, intimement mêlés.

La suite dans: Lutter contre la pauvreté (II) La politique de l’autonomie

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