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Le capitalisme est-il moral? – André Comte-Sponville

Samedi 7 juin 2008

Le capitalisme est-il moral? - André Comte-SponvilleDans Le capitalisme est-il moral?, livre issu d’une série de conférences qu’il a données sur ce thème, André Comte-Sponville propose une grille de lecture permettant de dire si le capitalisme, système économique dominant sans partage depuis la fin du bloc soviétique et l’ouverture de la Chine, est moral.

Le livre est articulé autour de deux parties principales: une version synthétisée et rédigée du texte des conférences, puis un ensemble de questions/réponses échangées durant les conférences, qui viennent éclairer et compléter l’argumentation de la première partie.

Avant de répondre à la question principale sur la moralité du capitalisme, André Comte-Sponville prend le temps de définir des limites entre différents types de concepts, qu’il appelle des ordres, au sens pascalien du terme [1]:

  1. l’ordre technico-scientifique
  2. l’ordre juridico-politique
  3. l’ordre de la morale
  4. l’ordre de l’éthique / de l’amour

Ces quatre ordres recouvrent des domaines et des concepts bien distincts, indépendants. Il faut bien sûr prendre les quatre ordres ensemble en considération, mais il reste indispensable de bien les distinguer, afin de comprendre leur logique propre et les influences qu’ils ont les uns sur les autres.

Par exemple, on ne peut voter une loi obligeant à aimer son prochain: l’amour est par essence dépourvu de logique (ne fait pas partie de l’ordre 1), ne peut être encadré par la loi (ordre 2), et transcende les valeurs morales (ordre 3).

La réponse à la question titre est donc limpide: non. Le capitalisme est un système économique, technique, et par là même, dépourvu de toute considération morale ou éthique. Le capitalisme est amoral, et non moral ou immoral.

Les seules entités capables de faire preuve de moralité sont les personnes qui agissent au sein du système économique, et cela relève même de leur devoir d’essayer de dégager des comportements moraux.

Il s’agit cependant d’un équilibre toujours précaire, car si les hommes aspirent naturellement au haut des valeurs, les groupes et ensembles sont eux naturellement inclinés vers le bas (hiérarchie ascendante des primautés contre enchaînement descendant des primats).

Etant bien en peine de résumer plus en détail ce livre, je ne peux que vous recommander chaudement de le lire, et vous livre la conclusion de l’auteur: il n’y a donc que les hommes qui peuvent (doivent!) toujours lutter pour aller vers le haut, avec amour, lucidité et courage. Que ces trois choses « puissent suffire, c’est ce qui n’est jamais garanti, et qui rend toute suffisance dérisoire. Mais là où ils manquent, comment pourrions-nous réussir? »

Point annexe à l’articulation générale du livre mais particulièrement clair grâce à cette distinction des ordres: les difficultés actuelles causées par la mondialisation/globalisation. En effet, André Comte-Sponville explique que nous sommes actuellement confrontés à une situation de déséquilibre entre l’ordre technico-scientifique (en particulier sa composante économique), fortement globalisé, et l’ordre juridico-politique, toujours limité à l’échelle de chaque état/nation. En effet, sans règle juridique ou politique à l’échelle mondiale, comment encadrer correctement l’activité économique? L’OMC et les Nations-Unies ne sont pas des systèmes juridiques ou politiques achevés, dans le sens où ils n’ont aucune souveraineté réelle; l’Union Européenne, quant à elle, n’est qu’un début, à l’échelle régionale.

Le capitalisme est-il moral, par André Comte-Sponville: une grille de lecture passionnante et éclairante sur l’homme et la société en général, publié au Livre de Poche.

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Pour aller plus loin:


[1] Extrait de la note du livre sur ce concept: Un ordre, chez Pascal, est « un ensemble homogène et autonome, régi par des lois, se rangeant à un certain modèle, d’où dérive son indépendance par rapport à un ou plusieurs autres ordres » Les trois ordres de Pascal sont l’ordre du corps, l’ordre de l’esprit ou de la raison, enfin l’ordre du cœur ou de la charité.

Les classes moyennes à la dérive – Louis Chauvel

Samedi 25 novembre 2006

Les classes moyennes à la dérive - Louis ChauvelDans Les classes moyennes à la dérive, Louis Chauvel analyse la situation des classes moyennes en France, sous l’angle économique, social et historique. Un éclairage douloureux mais nécessaire.

La première partie du livre est consacrée à une question évidente: que recouvre le terme classe moyenne? En effet, selon les pays, les époques, les indicateurs considérés et surtout la perspective dans laquelle on se trouve, on peut regrouper de 15% à 80% de la population sous l’appellation « classe(s) moyenne(s) ». On se rend par ailleurs très vite compte qu’il est impossible de définir précisément le périmètre des classes moyennes. Par exemple, la différence de coût de la vie entre Paris et la Province rend les comparaisons sur les revenus sans grand intérêt. De plus, est-il satisfaisant que la plupart des indicateurs utilisés ne s’intéressent qu’aux revenus? Depuis des années, l’augmentation du prix de l’immobilier d’une part et le tassement de la croissance ET de l’inflation d’autre part confèrent un poids croissant au patrimoine dans la situation économique d’un ménage.

Ainsi, Louis Chauvel se propose de définir quatre grandes catégories de classes moyennes, réparties selon 2 axes permettant une distinction historique (anciennes et nouvelles) et selon le type de capital dominant (culturel et économique). Une image valant parfois mieux qu’une longue explication, je me permets de reproduire le graphique ci-dessous (page 40):

L'espace social schmollerien des classes moyennes - Louis Chauvel

Globalement, l’auteur explique surtout que les classes moyennes n’existent que dans le devenir, dans la promesse d’une amélioration de la situation de l’ensemble de ses membres; ce qui suppose une croissance économique et sociale soutenue. Dès lors que le mouvement de croissance cesse ou ralentit, l’ensemble se désagrège.

Cela n’aura échappé à personne, depuis quelques dizaines d’années, ce mouvement de croissance est en panne; ou tout de moins bien inférieur aux taux records auxquels la société s’était habituée durant les Trente Glorieuses (même si cette période est une exception historique et non la règle). Il n’en demeure pas moins que le développement des classes moyennes s’est fait durant cette période, porteuse de progrès économique, sociale et culturelle. La génération des baby-boomers a connu une amélioration de ses conditions de vie sans précédent, permettant à chacun de prendre l’ascenseur social et de monter d’un ou plusieurs niveaux dans la société.

Le paradoxe français est que la société française évolue par glissement: la génération des baby-boomers continue d’être la plus favorisée, au détriment des jeunes générations; il n’y a pas eu passage de relais, au contraire. Même si les écarts inter-déciles ont été spectaculairement stables en France, une analyse par tranches d’âge révèle une surprise de taille: il y a 20 ou 30 ans, la pauvreté touchait essentiellement des personnes âgées, souvent laissées de côté par l’industrialisation et l’exode rural; de façon cynique, on pouvait se dire que le problème se résoudrait (et s’est résolu) de façon naturelle. Or, ces dernières années, la pauvreté a sauté une génération: les pauvres d’aujourd’hui sont des jeunes, plein d’avenir dans la pauvreté!

Les jeunes actuels ont en effet été sacrifiés par l’état et l’ensemble de la génération 68, au contraire de la génération précédente qui, après avoir traversé la deuxième guerre mondiale, avait mis en place les conditions dont a profité la génération 68. Il ne fait pas bon avoir moins de 30 ans aujourd’hui, et les mouvements sociaux des derniers mois le soulignent avec force sur des fronts très différents: chercheurs, lycéens, banlieues… Face à la situation actuelle de ralentissement économique, de déclassement social et d’inflation scolaire, l’ascenseur social et la méritocratie sont en panne, ne laissant une chance qu’aux meilleurs… et à ceux qui peuvent bénéficier d’un soutien familial.

Dans une telle situation de ralentissement, la réaction logique serait d’adapter ses besoins et ses aspirations au nouveau contexte; mais qui en aurait envie? C’est contraire aux réflexes acquis et à la pression sociale: quand bien même la situation économique n’est pas glorieuse, on a toujours l’habitude de consommer autant voire plus que les années précédentes, et la publicité et les marques poussent à toujours plus de consommation (note personnelle: notez l’écart de prix entre un Walkman (Sony) dans les années 1980 et un iPod (Apple) aujourd’hui; même à parité de pouvoir d’achat, l’écart est saisissant).

En conséquence, on peut se demander quand est-ce que le point de rupture sera atteint. Selon l’auteur, la déstabilisation politique viendra des générations dorées, et non des jeunes actuels, ces derniers étant pour la plupart dans un état de détachement politique total (incompréhension réciproque des uns et des autres) et de recherche de solution individualiste (stratégie égoïste pour ceux qui le peuvent, résignation silencieuse pour les autres). Au contraire, la génération 68, bien plus politisée, constate de plus en plus amèrement que sa progéniture est en situation d’échec, et risque donc de déstabiliser durablement les représentations politiques.

Les politiques et les élites n’ont pas jugé bon de s’adapter, et ne comprennent toujours pas le désintérêt massif pour la politique. Il est pourtant clair que ce décrochage du sentiment politique est lié à la prise de conscience du problème par l’ensemble de la population, de façon claire ou implicitement ressentie: la situation économique ne s’améliorera pas pour tout le monde, seuls les meilleurs peuvent espérer s’en sortir, et on voit réapparaître une aristocratie patrimoniale, en parallèle de l’affaiblissement économique des différentes strates du salariat.

Face à une situation aussi difficile et à la rigidité du discours politique, l’attrait du populisme devient supérieur à celui des (anciennes?) promesses des élites des « classes moyennes ». En effet, difficile de se satisfaire de la solution: « Up or Out« …

Arrivé aux dernières pages du livre, on réalise que Louis Chauvel ne raconte pas une belle histoire, mais fait tout pour montrer la réalité actuelle, sans arrondir les angles, pour susciter la prise de conscience. La conclusion est sans appel: soit politiques et décideurs se réveillent et amorcent un lourd processus d’adaptation de la société française aux nouvelles conditions économiques mondiales, soit ils préfèrent ne pas soulever de questions embarrassantes en pleine année électorale… Malheureusement, à force de laisser passer le temps, il est parfois trop tard…

Les classes moyennes à la dérive, par Louis Chauvel: un électrochoc salutaire publié à La République des Idées, chez Seuil.

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Pour aller plus loin:

La fin de la télévision – Jean-Louis Missika

Dimanche 8 octobre 2006

La fin de la télévision - Jean-Louis MissikaDans La fin de la télévision, Jean-Louis Missika décrypte les évolutions du monde de la télévision de son invention à nos jours, et explique comment la télévision va disparaître, à l’heure où les écrans et les images sont omniprésents.

Une présentation chronologique des évolutions de la télévision permet à l’auteur de montrer le déclin de la dimension éditoriale de la télévision et la perte d’influence de ceux qui véhiculent ces messages: chaînes, présentateurs et animateurs en tous genres. En effet, selon Jean-Louis Missika, des années 1950 aux années 1980/90, on est passé d’un univers dans lequel la télévision était une institution de transfert de savoirs et de connaissances, fortement contrôlée par les pouvoirs en place (la paléo-télévision), à une télévision de plus en plus proche du téléspectateur, dans laquelle ce dernier s’invite à l’écran (la néo-télévision). L’évolution s’est poursuivie avec l’apparition d’une télévision encore plus proche du téléspectateur, fusionnelle, dans laquelle seul compte le fait d’être à la télévision (la post-télévision). En conséquence, il est maintenant plus important de coller aux attentes et émotions du public que de faire passer des messages.

Comment en est-on arrivé là? Ces changements ont-ils été imposés par les chaînes de télévision, ou bien la télévision a-t-elle accompagné un ensemble de mutations inévitables?

Selon Jean-Louis Missika, trois fais expliquent ces glissements: la démédiation, la dépendance, et la déprofessionnalisation.

La démédiation est pour la télévision la perte progressive de son statut d’acteur économique incontournable. Quand des centaines de chaînes sont accessibles par ondes hertziennes, par câble, ou par satellite, l’offre devient hyper-segmentée, et en conséquence, l’audience se fractionne. Ce fractionnement pénalise les grandes chaînes (sans pour autant conforter la situation des petites) dans la course à l’audience, nécessaire pour négocier aussi bien avec les producteurs de contenus que les annonceurs.

Dans le même temps, les producteurs de contenus ont revu leurs positions en capitalisant sur leurs compétences-clés et sont dorénavant dans une situation de force par rapport aux chaînes, créant pour la télévision une situation de dépendance. Un exemple? La Champion’s League, événement international, a noué un partenariat avec Playstation, partenariat que les (nombreuses) chaînes de télévision doivent accepter afin d’obtenir les droits de retransmission de l’événement.

Ce phénomène de dépendance est renforcé par l’apparition de supports concurrents de la télévision: des acteurs comme les FAI ou les portails web sont en mesure de concurrencer les chaînes de télévision dans les négociations avec les producteurs de contenus: les FAI disposent d’une audience captive (leurs bases d’abonnés), et les portails web disposent d’une audience massive, couvrant souvent plusieurs pays.

Au passage, le contexte de convergence numérique accentue également l’hyper-segmentation de l’offre en permettant aux producteurs d’événements de diffuser directement leurs contenus, grâce à de nouveaux moyens de diffusions comme la TV IP ou le podcasting, qui s’ajoutent aux diffusions par câble, satellite, TNT, etc. Certains clubs de football gèrent ainsi la diffusion de leurs matchs au travers de chaînes spécifiques sur la câble ou le satellite (Barça TV ou OM TV), voire en ligne (OM TV online).

De l’autre côté du téléviseur, la prise de participation croissante des téléspectateurs dans les activités médias crée un phénomène de déprofessionnalisation de la télévision. Le phénomène de création personnelle de vidéos n’est certes pas nouveau; ce qui est nouveau, c’est la capacité de diffusion qui s’offre à tous ces vidéastes amateurs. YouTube ou DailyMotion sont les premiers vecteurs de la conquête de l’espace audiovisuel par les téléspectateurs. Bien entendu, seule une minorité d’individus va diffuser activement des contenus vidéo en ligne. Néanmoins, cela suffira pour accentuer les phénomènes déjà à l’oeuvre: diminuer l’importance des chaînes de télévision du fait d’une fragmentation extrême de l’audience, et renforcer l’idée que se font les personnes de l’accès à l’antenne: un droit en soi.

Dans la troisième et dernière partie de son ouvrage, Jean-Louis Missika explique en quoi la disparition progressive de la télévision est négative sur le plan social: la fin de la télévision entraîne la disparition du principal espace de débat. La télévision est (était?) le meilleur forum des sociétés démocratiques modernes: elle favorise l’échange d’idées, et permet à chacun d’affiner ses propres idées, en se confrontant à l’ensemble des opinons.

En effet, la télévision, encore mieux que la radio ou la presse, permet de matérialiser la confrontation, par exemple à l’occasion d’un débat politique entre deux candidats à l’investiture présidentielle, et de rassembler une audience massive devant ce débat.
Le passage de la paléo-télévision à la néo-télévision a diminué l’importance accordée à ces événements, en décrédibilisant les porteurs de messages à l’écran et en offrant la possibilité aux téléspectateurs de se tourner vers des programmes plus consensuels ou plus en accord avec leurs goûts. Le passage à la post-télévision a quant à lui fini d’enfoncer le clou, avec la perte totale d’intérêt accordé aux messages diffusés.

L’auteur prend la campagne présidentielle française de 2002 comme exemple, durant laquelle l’ensemble de l’électorat s’est désintéressé de l’événement. Le choc du 21 avril a ainsi abouti à une situation absurde: la campagne a duré à peine quelques minutes, entre l’annonce des résultats du premier tour à 20 heures et les réactions qui ont suivi. Au final, il n’y aura eu quasiment aucun échange ou débat politique réel pour cette élection présidentielle, et les transformations de la télévision y sont pour beaucoup: décrédibilisation des porteurs de messages, simplification extrême des messages en eux-mêmes, et focalisation sur l’humain et ses bassesses plutôt que ce qui est dit.

Comme l’indique le quatrième de couverture: Nous entrons dans un monde d’images omniprésentes et de média absent. Toujours plus d’images et toujours moins de télévision. Nous allons connaître une société sans télévision. Le point clé de la disparition de la télévision étant, selon l’auteur, la perte d’un espace d’échange d’idées, politiques, sociales ou autres. La fin de la télévision intervient sans que rien n’émerge en remplacement. Il reste donc à inventer un nouveau forum de discussion public, ouvert, et massif. Rapidement, si possible.

La fin de la télévision, par Jean-Louis Missika: un essai convaincant sur les mutations des médias audio-visuels et la disparition programmée de la télévision en tant que média éditorial incontournable, publié à La République des Idées, chez Seuil.

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Synthetic Worlds – Edward Castronova (2)

Dimanche 23 juillet 2006

Synthetic Worlds: The Business And Culture Of Online GamesDans Synthetic Worlds: The Business And Culture Of Online Games, Edward Castronova montre que les utilisateurs des univers synthétiques partagent un ensemble de concepts, valeurs, croyances et systèmes de pensées, ce qui renforce d’autant leur adhésion et l’intérêt qu’ils portent aux univers auxquels ils participent (voir post précédent).

Cette adhésion est fortement renforcée par la perméabilité entre le monde physique et les univers synthétiques. De prime abord, on a tendance à opposer le monde “réel” aux mondes “virtuels”; or, les univers synthétiques ne sont pas moins “réels” que le monde physique: dans les deux cas, ce sont des êtres humains qui interagissent, et il s’agit des mêmes êtres humains dans de nombreux cas.

En conséquence, les utilisateurs partagent leur temps entre ces deux types de territoires, et s’organisent en conséquence: quand on est occupé à une tâche dans un univers synthétique, on ne peut pas être occupé à une tâche du monde physique. De plus, il faut s’organiser avec les autres personnes qui évoluent au sein du même univers synthétique, sur le même modèle que dans l’univers physique.

Ainsi, on comprend que les utilisateurs ne fassent pas de séparation franche entre les univers synthétiques et le monde physique, et passent de l’un à l’autre comme on passe de n’importe quelle activité à une autre. L’auteur montre également qu’il n’y a pas que les personnes qui passent d’un type d’univers à l’autre, mais également des biens, des services, des formes d’organisations, et l’ensemble des concepts et des représentations de la vie (il utilise le terme de membrane poreuse pour désigner la frontière symbolique que franchissent utilisateurs et concepts).

Concernant l’image qu’on se fait de la vie, Edward Castronova explique que la vie moderne peut s’avérer décevante pour beaucoup, surtout par rapport aux promesses de l’éducation, de la société et des média. L’intérêt perçu de ces mondes synthétiques est alors plus fort, renforçant encore l’adhésion des utilisateurs à ces univers.

Pour illustrer cette comparaison, l’auteur reprend le mythe de Sisyphe:

si la vie moderne peut se résumer à pousser sans cesse le rocher en haut de la colline pour le voir redescendre et recommencer à nouveau, les univers synthétiques permettent de mettre en place de nouvelles collines, toujours plus hautes; ainsi, même s’il faut continuer à pousser le rocher, au moins il est possible de le pousser toujours plus haut, toujours plus loin. De plus, ce n’est pas exactement le même rocher et la même colline: les concepts empruntés aux jeux de rôle tels que la notion de fantasy, la quête, le sens de la progression et de l’accomplissement, permettent de dépasser le côté routinier des activités régulières, et ce de façon bien plus efficace que dans le monde réel.

Enfin, miracle de l’informatique et des univers synthétiques, tout le monde peut être un être à part, un héros, car en plus des utilisateurs humains, ces mondes sont peuplés d’utilisateurs contrôlés par IA, et qui permettent de représenter le “peuple”, à l’aulne duquel l’utilisateur peut se mesurer. Difficile à reproduire dans la vie de tous les jours.Les concepts sociaux attachés aux univers synthétiques et leurs impacts sur la vie d’un nombre de personnes toujours plus grand permet de mieux comprendre la fascination croissante pour ces univers, et la nécessité d’analyser plus profondément ces sociétés naissantes, mais aussi les économies et marchés qui leurs sont attachés.

Pour aller plus loin dans la réflexion:

Synthetic Worlds: The Business And Culture Of Online Games, par Edward Castronova: un livre fascinant qui aborde les univers synthétiques sous les angles économiques et sociaux et montre à quel point ces univers prennent (et prendront) une importance croissante dans la vie de toujours plus de personnes.

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Synthetic Worlds – Edward Castronova (1)

Dimanche 23 juillet 2006

Synthetic Worlds: The Business And Culture Of Online GamesDans Synthetic Worlds: The Business And Culture Of Online Games, Edward Castronova, présente la réalité de ce marché encore peu analysé: les jeux en ligne massivement multi-joueurs, et en particulier les jeux de rôles en ligne massivement multi-joueurs (MMORPG – Massively Multiplayer Online Role Playing Games).

La première partie du livre est consacrée à la présentation de ces univers synthétiques et de la vie quotidienne en leur sein, mais aussi (et surtout) à convaincre le lecteur de l’ampleur et de l’intérêt du phénomène.

En effet, pourquoi s’intéresser aux jeux en ligne, surtout quand on est économiste? Tout simplement parce qu’il s’agit d’un marché important, en forte croissance, et auxquelles de nombreuses personnes consacrent une part conséquente de leurs ressources, en particulier du temps et de l’argent: même avec les estimations les plus conservatrices, le marché a dépassé les 10 millions d’utilisateurs, et au moins 30 millions de dollars sont générés en échanges sur les places de marché en ligne (eBay, IGE, etc.) au moment du bouclage du livre, au deuxième semestre 2005. Un marché non négligeable et tout ce qu’il y a de plus réel. En effet, un nombre aussi conséquent de personnes permet de donner de la valeur aux objets issus de ces mondes, de la même façon que l’ensemble des personnes d’un ou plusieurs pays donnent leurs valeurs aux monnaies, selon les règles basiques de l’économie, notamment l’offre et la demande.

La première partie du livre se poursuit sur les descriptions de tout ce qui assure l’existence et le développement de ces univers: techniques informatiques à l’œuvre, sociétés et organisations générées par les utilisateurs, entreprises et marchés développant ces univers.

Après cette phase de présentations, Edward Castronova poursuit son exploration des univers synthétiques en s’attachant aux utilisateurs eux-mêmes et à leurs activités, ce qui lui permet au passage d’expliquer pourquoi il utilise le terme d’univers synthétiques à la place de jeux en ligne: d’une part, il y a d’autres univers synthétiques qui ne sont pas des jeux (Second Life, ou Habbo Hotel), et d’autre part, parce que le jeu n’est qu’une des composantes de ces univers, composante parfois minoritaire en comparaison des relations sociales tissées entre les utilisateurs.

En effet, en plus d’y consacrer du temps et de l’argent, les utilisateurs des univers synthétiques partagent un ensemble de concepts, valeurs, croyances et systèmes de pensées, ce qui renforce d’autant leur adhésion et l’intérêt qu’ils portent aux univers auxquels ils participent.

On a donc beaucoup de personnes présentes dans un même endroit au même moment, interagissant et participant à des activités communes: or, là où il y a des personnes, il y a société (interactions interpersonnelles, organisations de groupes, etc.), et économie (échanges de biens et services entre personnes au sein du même groupe, ou avec des groupes externes). On voit donc que les activités économiques et sociales sont profondément ancrées dans les univers synthétiques.

Dans la troisième et dernière partie du livre, Edward Castronova soulève des questions de prospectives intéressantes sur:

  • les utilisateurs: Jusqu’à combien de personnes le marché juteux des univers synthétiques peut-il attirer? Combien de temps sera consacré aux activités dans les univers synthétiques?
  • l’impact économique: Quelles activités, quelles valeurs générées, puis échangées dans l’économie classique? A terme, il est probable que les activités menées au sein de ces univers aient un impact négatif sur celles du monde physique: numériquement parlant, si les activités économiques continuent à se développer en intensité, en volume, et en nombre de personnes impliquées, alors il y aura de fait une baisse des activités économiques dans le monde physique (moins de temps/énergie/personnes y seront consacrées).
  • le contrôle et le pouvoir: Qui contrôlera ces univers? Leurs créateurs? Les intermédiaires d’échange de biens/services synthétiques contre des monnaies physiques? Les gouvernements s’impliqueront certainement, ne serait-ce que pour capter une partie de la valeur créée sous une forme ou une autre de taxation, et pour s’assurer qu’ils ont toujours la mainmise sur leurs administrés.

Synthetic Worlds: The Business And Culture Of Online Games, par Edward Castronova: un livre fascinant qui aborde les univers synthétiques sous les angles économiques et sociaux et montre à quel point ces univers prennent (et prendront) une importance croissante dans la vie de toujours plus de personnes.

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L’inflation scolaire – Marie Duru-Bellat

Samedi 15 avril 2006

L'inflation scolaire : Les désillusions de la méritocratieDans L’inflation Scolaire, Marie Duru-Bellat montre habilement à quel point la volonté française d’élévation du niveau d’études “à tout prix” est dommageable aussi bien pour les élèves que pour les entreprises, car la conséquence principale est de provoquer une baisse de la valeur des diplômes – d’où le titre.

Depuis l’après-guerre, on n’a cessé d’augmenter le niveau d’éducation et d’enseignement, avec des résultats plus que positifs, notamment une main-d’oeuvre toujours plus qualifiée. Néanmoins, vu le niveau moyen d’enseignement obtenu ces dernières années, est-ce que le pousser encore plus loin a un sens? 80% d’une classe d’âge au baccalauréat; 50% d’une classe d’âge diplômée de l’enseignement supérieur; toujours plus, mais pour répondre à quels besoins? Non seulement il n’est pas prouvé que les entreprises auront massivement besoin de personnel à un niveau toujours plus élevé, mais en plus, on voit déjà que le chômage chez les diplômés de l’enseignement supérieur est élevé. Le seul but de cette élévation sans fin du niveau d’études est-il de gagner une paix sociale (temporaire), en limitant les entrées sur le marché du travail? Au risque de provoquer une augmentation du chômage ou des tension sur les salaires?

Pour répondre à ces questions, Marie Duru-Bellat donne de nombreuses idées tout au long du livre, toujours précises et bien documentées.

Un second axe du livre porte sur la schizophrénie de l’enseignement supérieur (et de l’enseignement en général) en France: pousser un maximum d’élèves aussi loin que possible dans les études, peu importe lesquelles, et dans le même temps, afficher un penchant pour la logique de la sélection, penchant particulièrement marqué avec les grandes écoles.

On a ainsi une grande partie des élèves qui s’engage dans des études supérieures parce que cela doit leur permettre d’obtenir une meilleure situation professionnelle (on le leur a garanti durant toutes leurs études précédentes), alors qu’en bout de course, le marché de l’emploi n’absorbera que les personnes adaptées à l’offre de travail, en fonction de l’adéquation de leurs diplômes avec les postes ouverts.

Un chiffre m’a particulièrement impressionné à la lecture du livre: les effectifs en STAPS sont passés de 11 600 étudiants en 1990 à 47 700 en 2003. Je ne vois pas à quelle demande future tous ces diplômés vont pouvoir répondre, surtout en considérant que le nombre d’enfants et de jeunes ne va pas augmenter, alors que ce sont eux qui ont le plus besoin de ces diplômés en STAPS.

Cette dualité entre toujours plus d’études pour tout le monde et toujours plus de sélectivité fait froid dans le dos, compte tenu des déceptions croissantes qu’elle génère auprès des jeunes. On comprend mieux le décrochage entre le monde du travail et le monde de l’enseignement; cf. les manifestations anti-CPE, pendant lesquelles de nombreux jeunes affichaient leur peur du monde du travail, et leur envie d’être fonctionnaire (75% d’entre eux souhaitent acquérir ce statut, car il assure la protection sociale la plus évidente).

Enfin, Marie Duru-Bellat monte à quel point il est critique de ne pas penser l’enseignement comme unique moyen d’insertion dans la société et la vie adulte, mais bien comme un vecteur de savoirs: il faut dissocier l’aspect “enseignement / transmission des savoirs” de l’aspect “orientation / insertion dans la vie active”.

Après tout, est-ce bien raisonnable qu’en France, le diplôme obtenu à 20-24 ans détermine autant la situation économique et sociale d’une personne? L’enseignement initial est une condition nécessaire, mais pas suffisante. Les pays anglo-saxons, notamment (mais pas seulement), accordent de l’importance au diplôme surtout en début de carrière. Arrivé à 40-50 ans, quel est l’intérêt de savoir que la personne a fait telle école ou telle faculté, alors qu’elle a passé quasiment cinq fois plus de temps en entreprise? Le mérite professionnel acquis au fil du temps n’a-t-il pas assez de valeur? Il devient important de recadrer le rôle de l’enseignement et de réaffirmer les autres acteurs du développement social des enfants que sont la famille, les associations, la vie publique, etc.
—L’inflation scolaire, les désillusions de la méritocratie, par Marie Duru-Bellat: un très bon livre, documenté et instructif, publié à La République des Idées, chez Seuil.

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The Search – John Battelle

Dimanche 8 janvier 2006

The Search: How Google and Its Rivals Rewrote the Rules of Business and Transformed Our CultureJohn Battelle, co-fondateur de Wired, présente l’univers du search, des moteurs de recherche et des liens sponsorisés dans son livre: The Search: How Google and Its Rivals Rewrote the Rules of Business and Transformed Our Culture.

Qu’est-ce que le search? Comment fonctionnent les moteurs de recherche? Quels en sont les enjeux, les grandes découvertes, et les nouvelles perspectives? Une grande part du livre est consacrée à l’histoire déjà riche des moteurs de recherche et permet d’avoir une perspective historique globale, à la fois sur les moteurs de recherche et sur leur monétisation.

Sur les moteurs de recherche: de Gopher à Google, en passant par Altavista, John Battelle explique le fonctionnement général des moteurs de recherche, les différents concepts permettant de trouver les pages sur le net, les indexer, et les trier de façon pertinente. Sont également évoquées les problématiques techniques, notamment les (immenses) ressources nécessaires à un moteur de recherche de qualité, capable d’indexer et de trier une gigantesque quantité de documents, tout en assurant une fraîcheur de l’information suffisante aux nombreux internautes effectuant leurs recherches en ligne.

L’auteur montre également que malgré les progrès accomplis, les moteurs de recherche restent encore très limités: une grande majorité des utilisateurs trouvent que les moteurs répondent mal à leurs requêtes, et les contenus indexés se limitent essentiellement au texte (un peu d’images, et à peine de la vidéo et de l’audio). Il y a donc encore énormément de potentiel de développement pour les acteurs existants et pour de nouveaux entrants.

Sur la monétisation: John Battelle présente un aspect moins connu du monde des moteurs de recherche: leur monétisation et la génération de revenus, afin de supporter les coûts faramineux, et bien sûr d’en faire des entreprises profitables. Ainsi, après avoir évoqué les modèles traditionnels de publicité et de référencement payant, l’auteur présente la genèse et le développement du modèle du CPC avec les liens sponsorisés. De GoTo à Google, il présente les différentes stratégies qui ont permis d’affiner et d’imposer ce modèle comme le facteur de succès incontournable des moteurs de recherche (>99% des revenus de Google proviennent de ces liens sponsorisés).

Le succès et l’excellente performance des liens sponsorisés s’expliquent par le fait que la publicité est ciblée en fonction de l’intention de l’utilisateur. L’utilisateur fournit un ensemble de mots-clés qui décrivent plus ou moins bien ce qu’il cherche, et donc ce qu’il a envie d’obtenir; charge au moteur de comprendre cette intention et d’afficher des publicités correspondant à ce contexte. Par exemple, si une personne tape “billet avion paris madrid”, le moteur proposera non seulement des publicités pour des voyagistes (moyennement intéressantes), mais surtout des publicités ciblées pour des offres de billets d’avion de Paris à Madrid (très intéressantes et pertinentes). Cette offre publicitaire est légitime et normale dans le contexte décrit par la requête de l’utilisateur, elle répond parfaitement à son attente: il cliquera dessus.

Ce concept de publicité contextualisée et de publicité à la performance a été inventé par Bill Gross, fondateur d’IdeaLabs, dont a été issu GoTo, qui devint Overture, avant d’être racheté en 2003 par Yahoo! pour 1,63 milliard de dollars et renommé en Yahoo! Search Marketing. Google n’a donc pas inventé ce concept, bien qu’il l’ait incroyablement développé, et a préféré s’entendre avec Yahoo! en lui cédant 2,7 millions d’actions avant son introduction en bourse afin de clore les poursuites et de continuer à utiliser la juteuse technologie des liens sponsorisés (l’introduction en bourse de Google s’est faite à environ 106$ l’action).

John Battelle aborde également l’aventure Google en détail, mais sans se restreindre à une simple énumération des succès de l’entreprise: il explique en détail le contexte dans lequel Google est né, comment Larry Page et Sergey Brin ont fait naître puis développé le moteur de recherche, avant de passer à une stratégie plus “big company” en accueillant Eric Schmidt, afin de transformer ce projet de moteur de recherche en entreprise à succès qui gagne des milliards, tout en affinant sans cesse le moteur et en développant de nouveaux services.

Enfin, John Battelle fait quelques projections afin d’imaginer comment le search peut se développer sur d’autres supports. Le concept de recherche (et de publicité contextualisée…) peut se déployer partout, car il s’agit avant tout d’une fonctionnalité permettant d’atteindre de l’information, à l’image du sommaire d’un livre, et non d’un service en soi.

Pour illustrer les possibilités futures, l’auteur prend l’exemple de la télévision: un jeune père de famille est en train de consulter l’EPG de son fournisseur de télévision afin de trouver les émissions qui peuvent l’intéresser et l’aider dans ses nouvelles responsabilités. Pour ce faire, il saisit les mots-clés “poussette” ou “couche” dans le moteur de recherche intégré. L’affichage de publicités pour ces produits (ou pour des programmes présentant ces produits) est à la fois logique, utile pour l’utilisateur, et efficace pour l’annonceur, le support, et le fournisseur de technologie de publicité.

Ces évolutions technologiques et les changements d’usage qu’elles provoquent sur les consommateurs représentent de belles perspectives pour moteurs de recherche, et un grand défi pour l’industrie de la publicité, qui doit se réinventer afin d’intégrer cette nouvelle donne.

The Search: How Google and Its Rivals Rewrote the Rules of Business and Transformed Our Culture, par John Battelle: un livre captivant sur un univers que tout internaute côtoie au quotidien sans forcément en comprendre toutes les problématiques ni tous les enjeux.

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We The Media – Dan Gillmor

Dimanche 22 mai 2005

We the Media: Grassroots Journalism By The People, For the PeopleDans We the Media: Grassroots Journalism By The People, For the People, Dan Gillmor, éditorialiste au San Jose Mercury News et fondateur de Bayosphere, décrit les évolutions structurantes que le web imposent aux médias traditionnels et aux institutions, notamment par la prise de parole publique que tout un chacun obtient grâce aux outils de blogging. Le « public » devient partie prenante de la conversation.

Après une présentation de l’évolution historique des médias et de la liberté de la presse, Dan Gillmor s’attache à démontrer en quoi l’arrivée du web est une innovation disruptive dans le monde des médias. En effet, pour la première fois, on a un média qui est par essence ouvert à tout un chacun, pour peu que l’on soit connecté. On a donc vu de plus en plus de particuliers, de consommateurs, d’utilisateurs de services, de citoyens, bref, de gens, s’approprier les différents outils pour prendre la parole en ligne. Avec l’arrivée des solutions de blogging, le phénomène s’est amplifié, en permettant aux personnes de s’affranchir des contraintes techniques et en leur donnant la possibilité d’avoir un espace en ligne pour quasiment rien. L’auteur présente les impacts sur les entreprises, les médias, et la vie publique.

Impacts sur les entreprises: les entreprises peuvent utiliser ces outils de communication, à la fois pour présenter leurs produits ou leurs services, mais aussi pour offrir aux consommateurs un espace de discussion et de feedback. Elles peuvent aussi, grâce aux TIC, améliorer leurs produits en collaboration avec des consommateurs experts. Cela les oblige à plus de transparence et d’honnêteté, mais une fois la tour d’ivoire ouverte, l’impact sur l’image de marque et les produits peut se révéler très fort. A l’inverse, ne pas prendre en compte les remontées des utilisateurs d’un produit peut augmenter la grogne de ces consommateurs, dont l’opinion négative sera plus facilement diffusée auprès du public, aussi bien par le net que par les autres médias.

Impacts sur les médias: les grands médias n’ont plus nécessairement le monopole de l’information, à la fois pour l’obtenir et pour la publier. Des individus peuvent non seulement obtenir mais surtout diffuser une information avant que les grands réseaux de radio ou de télévision, sans parler de la presse, dans laquelle Dan Gillmor voit plus un rôle d’organisme de surveillance (watchdog) que de relais d’information chaude (hot news). D’ailleurs, les journalistes professionnels se mettent à utiliser ces nouvelles formes de communication, à la fois pour être informés plus rapidement, mais aussi pour discuter et échanger.

Impacts sur la vie publique: le net, en permettant à chacun de prendre la parole, permet le développement d’échanges forts au sein des différentes communautés. On voit donc apparaître une forme de journalisme collaboratif, citoyen, dans lequel les membres d’un groupe font leur propre media. A l’échelle d’un pays, on peut ainsi voir émerger un organisme collaboratif capable de rivaliser avec les plus grands groupes professionnels: un grand nombre d’observateurs estime qu’en 2002, le site coréen OhMyNews a permis au réformiste Roh Moo Hyun de gagner les élections présidentielles en Corée du Sud. Au contraire des trois principaux quotidiens, qui avaient tous de forts liens avec le gouvernement précédent, OhMyNews est un journal collaboratif écrit essentiellement par ses lecteurs, et dont le ton plus critique a attiré un nombre impressionnant de lecteurs. Sur la même tendance, le candidat à l’élection présidentielle US de fin 2002 Howard Dean a bénéficié d’un incroyable soutien en ligne, a récolté la plupart de ses dons sur le net, et a mené une grande partie de sa campagne en ligne. Même s’il n’a pas gagné l’élection, tous les observateurs sont d’accord pour dire que le net joue un rôle croissant dans les campagnes politiques et sera au coeur des prochaines élections américaines de fin 2006.

Le net en général, et les technologies de publication de type weblog en particulier, remettent en cause un grand nombre de concepts de communication jusque là bien établis: qu’il s’agisse de la façon dont les entreprises communiquent (ou non) avec leurs consommateurs, des méthodes éditoriales et économiques des grands médias, ou de la gestion de vie publique et politique, tout un chacun peut désormais intervenir et faire peser sa voix dans la balance.

Derrière ces concepts de remise en cause et de transparence, on sent la bonne volonté de Dan Gillmor de pousser l’action de chacun en ligne, afin de s’investir dans la vie politique, économique et sociale. On comprend également que ce livre lui permet de présenter les concepts qui l’ont amené à créer Bayosphere, et sa volonté de pousser le journalisme citoyen (ou journalisme collaboratif). Néanmoins, tout le monde n’est pas journaliste, écrire nécessite un minimum de compétences (voire de talent), et s’impliquer coûte du temps et de l’énergie. Je suis donc curieux de voir comment le projet Bayosphere évoluera, de même que les initiatives dans les autres pays.

We the Media: Grassroots Journalism By The People, For the People, par Dan Gillmor: un livre intelligent qui présente les impacts du web sur les médias, les entreprises et la vie publique. Il est néanmoins très centré sur les Etats-Unis, et je suis curieux de voir comment les autres pays vont évoluer.

Pour acheter ce livre sur amazon.fr, cliquez ici: We the Media: Grassroots Journalism By The People, For the People.