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Les nouvelles classes moyennes – Dominique Goux et Eric Maurin

Samedi 16 juin 2012

les nouvelles classes moyennes - Dominique Goux et Eric Maurin Contrepoint du livre « Les classes moyennes à la dérive » de Louis Chauvel, Les nouvelles classes moyennes de Dominique Goux et Eric Maurin présente une situation optimiste, ou tout du moins stable pour les catégories de population situées entre les deux extrêmes de l’échelle sociale. Difficiles à définir, les auteurs tentent une première approche en traçant un périmètre, au travers de trois visages des classes moyennes:

  • acteurs pugnaces de la compétition sociale
  • centre de gravité de la société
  • arbitres politiques

 

Le périmètre défini par ces trois visages permet de mieux comprendre de quels groupes les auteurs parlent, et insiste sur l’importance qu’ils confèrent aux classes moyennes pour l’ensemble de la société.

Ces classes moyennes sont également définies par leur position centrale dans les flux de personnes entre les différentes strates de l’échelle sociale: à la fois lieu de transition, de développement mais aussi de dépérissement, et réservoir pour les extrêmes de l’échelle. Les classes moyennes sont dynamiques, tant en leur sein – entre les classes moyennes inférieures et supérieures, entre les cadres et les employés – que dans leurs rapports avec les classes supérieures et inférieures.

Ainsi, les auteurs mesurent à la fois un accroissement des échanges: « deux fois plus intenses aujourd’hui qu’ils ne l’étaient il y a seulement vingt ans » et de la population concernée: « au cours des dernières décennies, la proportion de Français qui se déclarent appartenir aux classes moyennes a d’ailleurs été multiplié par deux » (page 12). Pour Dominique Goux et Franck Maurin, les classes moyennes se sont développées, quantitativement et qualitativement.

En effet, comme l’indique la définition de l’historien Serge Bertsein citée page 17, les classes moyennes se caractérisent par « une philosophie sociale où le progrès résulterait non d’une dialectique de lutte des classes, mais de possibilités de promotion« . La dynamique – quelle soit réelle ou simple potentialité – est donc clé.

Cette dynamique de promotion a-t-elle été réelle et bénéfique? Les classes moyennes sont-elles encore en progression? Les auteurs répondent positivement, bien que la réalité ne soit pas si positive que cela. Certes, les classes moyennes se sont développées, mais le sentiment de (peur du) déclassement est là. Une explication intéressante avancée par Dominique Goux et Franck Maurin tient au fait de l’évolution quantitative des différentes catégories, aussi bien dans l’ensemble de la société qu’au sein des classes moyennes. Par exemple, le salariat intermédiaire n’a pas reculé dans sa position relative aux classes supérieures. « Simplement, du fait de l’expansion quantitative des cadres au détriment des ouvriers, il se place juste au-dessus de la médiane de la distribution des salaires, plutôt que juste au-dessous du premier quart, occupant bien plus précisément qu’autrefois le point d’équilibre du salariat. Les dernières décennies n’ont pas été celles d’une régression des catégories intermédiaires dans la société, mais celles d’un rééquilibrage général de l’ensemble de la structure sociale autour de ce groupe de plus en plus vaste et central. » (page 46)

Cette massification des classes moyennes pose également des problèmes d’ordre qualitatifs: les situations se durcissent car les investissements consentis par les familles pour progresser, ou tout simplement pour se maintenir, doivent être croissants; tenir le rang dans les compétitions scolaire, géographique (entre quartiers riches/pauvres) et socio-économique en général n’a pu se faire qu’en engloutissant des sommes, efforts et sacrifices toujours plus grands, au travers de stratégies de plus en plus complexes (et épuisantes/incertaines dans la durée).

Pour Dominique Goux et Eric Maurin, la société française n’est pas encore bloquée, et une dynamique sociale positive peut être lancée. Je retiens principalement leur idée d’un « retour à des programmes moins explicitement ciblés sur des publics particuliers, l’action de l’Etat devant créer de la continuité et de la mobilité dans la société plutôt que des effets de seuil, des clivages et des statuts. » En effet, les aides ciblées sur des groupes ou géographies précis, même quand elles ne sont pas inefficaces, marquent leurs bénéficiaires comme « privilégiés » dans les yeux des autres et contribue à « accroître encore le sentiment d’injustice à l’égard des dispositifs de redistribution« . (pages 116 et 117)

Ce constat de la difficulté croissante va plutôt dans le sens de Louis Chauvel: qu’il soit réel ou simplement perçu, le sentiment de déclassement est là, et mine les esprits – la perception étant la réalité.

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Pour aller plus loin, il est intéressant de consulter l’article Classes moyennes : peurs infondées ou réelles difficultés? de Louis Chauvel sur le site de l’OFCE, dans lequel il présente sa note Les raisons de la peur : Les classes moyennes sont-elles protégées de la crise ? Il reprend les deux thèses opposées – celle de Dominique Goux et Eric Maurin, positive, et la sienne, pessimiste – et insiste sur une dégradation de la situation relative des classes moyennes, dégradation illustrée par le graphique Rapport entre le salaire annuel à temps plein net des professions intermédiaires et celui des ouvriers/ouvrières. L’appauvrissement relatif de membres des classes moyennes par rapports aux classes inférieures est clair: le rapport entre les salaires de ces deux catégories chute de plus de 2 durant les Trente Glorieuses à ~1,5 depuis les années 2000. Comme Louis Chauvel le précise:

Le niveau de vie relatif des classes moyennes intermédiaires a connu son apogée à la fin des Trente glorieuses: depuis la fin de cet âge d’or, la stagnation des salaires et des revenus, la réduction des écarts salariaux avec les classes populaires en emploi (voir le graphique), le risque inédit de chômage, l’expansion numérique des diplômes située très au-delà des places disponibles dans les professions intermédiaires, le déclassement scolaire qui s’ensuit, etc. ont été autant de dimensions problématiques analysées dans cette note soulignant l’existence d’un malaise bien réel.

Lutter contre la pauvreté (II) La politique de l’autonomie – Esther Duflo

Jeudi 6 mai 2010

Lutter contre la pauvreté (II) La politique de l'autonomie - Esther Duflo Deuxième partie du recueil Lutter contre la pauvreté d’Esther Duflo, La politique de l’autonomie s’attache à l’étude de la microfinance, puis de la gouvernance et de la corruption. En effet, pour lutter contre la pauvreté, développer l’éducation et la santé ne suffit pas, d’autant plus que comme l’auteur l’a montré dans Le développement humain, trouver les bonnes solutions et affecter correctement les moyens nécessite d’étudier l’ensemble du contexte.

Ainsi, la microfinance est généralement vu comme une source de financement pleine de promesse, qui ouvre aux plus pauvres l’accès à des fonds qu’ils ne pourraient pas atteindre autrement, les privant de ressources pour développer leurs activités économiques, mais aussi leur permettrait d’investir dans l’éducation ou la santé de leurs familles.

Une fois dépassé le débat politique et quasi-philosophique sur le bien-fondé de la microfinance dans son ensemble et du micro-crédit en particulier, on voit clairement que la principale vertu de ce mode d’accès au crédit est justement sa disponibilité. Les taux pratiqués ont beau être excessivement élevés (jusqu’à 5% par mois, >80% par an), ce mode de financement permet tout de même aux pauvres d’emprunter de l’argent pour leurs activités économiques, argent qu’ils n’auraient pu obtenir via les banques classiques, le seul autre recours étant les usuriers « classiques ».

Bien que la microfinance ne soit pas la solution universelle à tous les maux – impact très limité sur la consommation et sur les ménages non-entrepreneurs, de même que sur tout autre indicateur social – , il est intéressant de parcourir les différents exemples cités par Duflo. Les exemples en Afrique, en Inde et au Mexique montrent à la fois les particularités de chaque situation, mais aussi le besoin d’accès au financement pour une fraction non négligeable de la population qui ne peut recourir aux emprunts classiques.

Dans son souci méthodologique de mener et d’analyser des expérimentations aléatoires, elle a réussi à identifier les principaux facteurs de succès de la microfinance: prêter aux femmes, plus exactement à des groupes de femmes solidaires (au sens légal du terme), qui doivent se réunir de façon régulière pour discuter avec l’organisme de microfinance et rembourser l’échéance que le groupe doit; toutes les semaines en général. Grâce à ce mode de fonctionnement, et malgré les taux d’intérêt élevés, l’attrait pour les microcrédits ne se dément pas et les taux de remboursement sont très élevés (de 80% à 97%).

L’extension de ces recettes aux autres domaines financiers, notamment l’épargne et l’assurance, ne semble pas fonctionner facilement, pour deux grandes raisons: en premier lieu, cela demande une projection dans le futur délicate: ai-je un intérêt à ne pas dépenser le peu d’argent que j’ai maintenant pour épargner et en dépenser plus plus tard? A quoi bon payer un service d’assurance si je suis en bonne santé ou si mes champs sont productifs en ce moment? On se heurte à à l’incohérence temporelle, également évoquée dans Le développement humain à propos de la vaccination des enfants (p85-86):

Nous savons, depuis Hume et, plus récemment grâce aux travaux de psychologues, que l’être humain pense le présent et le futur de manière très différente. Nous avons tendance à prendre de façon impulsive les décisions qui engagent le présent, alors que nous appréhendons l’avenir sur un mode plus rationnel. […]

Un coût ou une gêne que l’on doit supporter aujourd’hui nous paraît lourd, alors que le même coût payé demain nous paraît faible par rapport aux bénéfices que nous en tirerons. Quand nous pensons à faire vacciner notre enfant ou à toute autre décision qui pourrait être différée […], nous avons donc l’illusion que cet investissement est particulièrement élevé aujourd’hui, mais que nous serons beaucoup plus libres de le réaliser le mois prochain. Or, quand demain arrive, le futur devient le présent, et l’effort demandé semble de nouveau important. Ainsi, les décisions peuvent être repoussées en permanence, jusqu’à ce qu’il soit trop tard.

Au passage, c’est une bonne explication à la procrastination dont tout un chacun peut souffrir, et on voit que ce ressort psychologique peut être un frein important à l’épargne ou à l’assurance pour des personnes fortement contraintes.

Une deuxième grande raison explique en partie cet échec de l’épargne et de l’assurance dans les pays pauvres: le manque d’informations prodiguées par le gouvernement, et la faible confiance dans ce dernier quand il est sujet à la corruption. Esther Duflo s’attache à montrer comment identifier et mesurer la corruption, phénomène peu visible en soi, ainsi qu’à montrer des actions possibles pour la combattre, qu’il s’agisse d’actions par le haut (contrôles par les instances étatiques) ou par le bas (contrôles par la population sujette aux problèmes posés par la corruption). Cependant, malgré des initiatives nombreuses et variées, on voit que « la corruption a tendance à apparaître naturellement lorsqu’une société tente de corriger le marché en répartissant différemment les ressources, et le contrôle local n’est pas une solution miracle. » (p104).

La meilleure façon de limiter la corruption reste de permettre aux administrés d’influencer le choix des fonctionnaires, au travers de décisions informées; les pauvres ne sont pas plus idiots que les autres, mais manquent souvent des éléments permettant de juger la performance des actions menées et de la possibilité de changer. Dans les expérimentations compilées par Esther Duflo, on voit qu’un vrai succès, dont la preuve a été faite, influence les votes bien plus que les discours généraux et creux.

Lutter contre la pauvreté est une excellente analyse des problèmes d’éducation, de santé, de finance et de gouvernance dont souffrent les personnes les plus pauvres. Surtout, le recours à de nombreuses expérimentations aléatoires sur le terrain permet de mieux comprendre la réalité de ces problèmes généralement traités de façon macro et floue, et d’identifier les solutions qui marchent, afin de reproduire, enrichir et multiplier les expériences réussies, pour une amélioration concrète en matière de lutte contre la pauvreté.

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Pour aller plus loin:

Lutter contre la pauvreté (I) Le développement humain – Esther Duflo

Mardi 4 mai 2010

Lutter contre la pauvreté (I) Le développement humain - Esther DufloEsther Duflo, professeur en économie du développement au MIT, a été récompensée par la John Bates Clark Medal 2010 fin avril. Ses travaux portent sur l’analyse empirique du développement économique, afin d’identifier les moyens concrètement efficaces dans la lutte contre la pauvreté. Dans Le développement humain et La politique de l’autonomie (issus de leçons données au Collège de France en janvier 2009), Duflo a rassemblé des travaux réalisés ces dernières années dans les parties du monde les plus touchées par la pauvreté, et a tâché d’identifier les ressorts et les spécificités de l’efficacité ou l’inefficacité de chaque type de politique.

Le développement humain se concentre sur l’éducation et la santé. Au-delà de l’impressionnant travail de collecte, d’analyse et de regroupements de nombreuses études réalisées ces dernières années, dont certaines sont encore en cours, l’aspect le plus intéressant de ce livre est de montrer à quel point il est nécessaire de dépasser l’aspect général béni oui oui « il faut que les enfants aillent à l’école » ou « la santé, c’est important » et s’attacher aux raisons des échecs (et des rares succès) des politiques menées.

Ainsi, dans le domaine de l’éducation, l’important n’est pas d’avoir un engagement politique fort des dirigeants nationaux, mais bien d’allouer des moyens, et de les allouer correctement. Par exemple, certains travaux montrent que ce n’est pas en affectant plus de professeurs qu’on obtiendra les meilleurs résultats, mais plutôt en changeant la façon dont les professeurs abordent leur travail: instruire le plus grand nombre plutôt que d’essayer de générer une élite et écarter les autres. Certes, l’exemple présenté ainsi peut paraître réducteur, aussi, je vous encourage à lire ce livre, dont les différents exemples montrent à quel point les études mettant en œuvre des expérimentations aléatoires sont critiques pour mesurer clairement les différents facteurs d’un phénomène (via des échantillons statistiques définis aléatoirement et comportant un groupe témoin et un groupe impacté).

Autre étude intéressante: comment améliorer le taux de présence des professeurs dans les classes? Une expérimentation menée par Seva Mandir, une ONG du Rajasthan, a consisté à distribuer aux enseignants des appareils photos qui horodatent les clichés, et qui leurs permet de toucher une prime quand l’assiduité est élevée. Non seulement l’assiduité a augmenté, mais surtout, et à la surprise de l’ONG, les enseignants se sont révélés satisfaits de ce programme: au-delà de l’incitation financière, l’instauration d’une règle claire et partageable leur a permis de se dégager des autres tâches qu’on leur affectait dans leurs villages, qui les empêchaient d’enseigner plus régulièrement. L’absentéisme des enseignants ne provient donc pas que d’un manque de motivation, mais aussi d’un problème de définition des priorités.

Dans le domaine de la santé, une expérience similaire a été menée pour améliorer le taux de présence des infirmières dans les centres de soin: on a mis en place des appareils de type « pointeuses ». Cette expérience a totalement échouée, car, contrairement à l’expérience avec les enseignants, il s’agissait dans ce cas d’un système plus centralisé et moins contrôlé. L’écart entre ces deux études montrent également à quel point le diable est dans les détails, et qu’il est difficile de tirer de grands enseignements de la part d’expérimentations aléatoires, car tous les éléments doivent être identifiés et pris en compte.

En conclusion, on voit clairement qu’il est possible d’améliorer l’éducation et la santé dans les pays pauvres, mais qu’une grande partie des problèmes sont issus de problèmes de gouvernance: au niveau national / centralisé, les programmes sont trop vagues, peu structurés, et ne peuvent donc pas s’adapter aux spécificités des domaines et des géographies qu’ils sont censés couvrir. Les systèmes centralisés ont tendance à simplement allouer plus de ressources (financières ou humaines) à ce qu’ils font déjà, alors que les ONG sont génératrices d’innovations qui, si elles ne peuvent pas forcément êtres répliquées partout, ont le mérite de fonctionner à petite échelle, et surtout, de montrer ce qui peut fonctionner. Les éléments rassemblés dans ce livre permettent d’éclairer la réflexion sur les objectifs et les moyens à donner aux systèmes éducatif et de santé, intimement mêlés.

La suite dans: Lutter contre la pauvreté (II) La politique de l’autonomie

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La nouvelle critique sociale – la république des idées

Samedi 3 avril 2010

la nouvelle critique sociale - la république des idées Recueil de textes pour la plupart publiés dans le journal Le Monde entre novembre 2005 et avril 2006, la nouvelle critique sociale (la république des idées) regroupe une dizaine d’auteurs. L’idée est de présenter de nouvelles lectures pour analyser la société (française), car apparemment, les prismes classiques ne parviennent plus à décrire ni les situations actuelles économique, sociale, démographique… ni les évolutions.

En effet, dans l’introduction de Pierre Rosanvallon et Thierry Pech, ou dans le texte d’Eric Maurin sur les nouvelles précarités, on se rend bien compte que les analyses classiques affichent des chiffres et des conclusions en décalage avec la perception qu’ont l’opinion publique ou les analystes des phénomènes sociaux. Par exemple, si l’évolution de la structure socioprofessionnelle des emplois a connu une évolution continue sur la tendance précédente (principalement en suivant la tertiarisation de l’économie), c’est dans la montée des contrats précaires qu’il faut utiliser pour montrer l’accroissement des inégalités de statut. Ce phénomène, ajouté à une évolution à la baisse de la taille des structures économiques, fait qu’il est aujourd’hui plus difficile d’être ouvrier ou employé quand on est en contrat temporaire dans une structure de 20 personnes, par rapport aux postes occupés par la génération précédente dans des environnements plus stables et plus structurés.

Autre analyse éclairante, celle de Laurent Davezies et Pierre Veltz sur les métamorphoses du territoire, qui font apparaître de nouvelles inégalités, principalement entre les habitants des centres villes ou hypercentres d’agglomérations et les habitants de banlieue ou grande banlieue. Le mouvement d’urbanisation qui n’a fait que s’amplifier ces dernières décennies, pose le problème des transports péri/interurbains, de façon plus cruciale que ces problèmes augmentent plus vite que la population. Au passage, on note quelques informations intéressantes, notamment le fait qu’en 2006, un Français sur deux habite dans une commune de moins de 100 000 habitants, mais pour l’essentiel (deux tiers) en milieu urbain et périurbain! (source: INSEE)

Philippe Askenazy s’attaque quant à lui à l’impact des nouvelles formes de pénibilité sur les conditions de travail. Au-delà du constat des conditions de travail qui se dégradent, la comparaison avec les autres pays développés est le point le plus inquiétant: la France est le seul pays à connaître un accroissement des rythmes de travail et des accidents de travail impliquant un handicap permanent. De plus, la baisse des accidents de travail est plus faible qu’en Allemagne, Italie, ou que la moyenne de l’Union européenne (15 pays) (source: Eurostat). Contrairement aux pays nordiques, à l’Allemagne, et à l’ensemble des pays développés, la France n’a pas connu de prise en charge significative de cette problématique; que ce soit dans la tête des élites et dans les régulations à mettre en place, il faut reconnaître qu’il y a un important travail à accomplir.

Le déclassement (« quand l’ascenseur social descend« ) est évidemment traité par Marie Duru-Bellat et François Dubet, spécialistes de la question. La problématique abordée ici est que, logiquement, l’inflation scolaire ne peut se poursuivre sans fin, et qu’elle a déjà des impacts importants sur le déclassement des nouveaux entrants sur le marché du travail, que ce déclassement soit réel ou perçu. A noter que, pour une fois en France, la perception est plus faible que la réalité du déclassement (comparaisons à diplôme équivalent entre personnes diplômées depuis 3 ans en 2001 et 1990). Pour trouver une issue à ce problème, certaines réformes des systèmes de formation sont possibles, mais on peut aller au-delà en s’intéressant à l’ensemble des parcours d’insertion sociaux et professionnels. (voir également la fiche de lecture de L’inflation scolaire de Marie Duru-Bellat)

Louis Chauvel aborde la question de la fracture générationnelle et dresse un diagnostic qui, selon ses mots, ne relève pas de la déclinologie mais d’un pessimisme méthodologique qui doit nous aider à voir nos impasses pour trouver peut-être la force d’en sortir. Qu’il s’agisse des salaires, des niveaux de vie, ou des possibilités de mobilité professionnelle, il est évident que les générations actuelles font face à bien plus de difficultés que celles qui ont grandies pendant les Trente Glorieuses. Sur ce thème aussi, la différence avec d’autres pays développés intrigue: certes, le modèle suédois ou d’autres modèles très intégrés ne sont pas nécessairement et aisément transposables, mais comment se fait-il qu’en France si peu d’actions soit menées pour intégrer les nouveaux entrants dans la vie active et sociale? Est-ce à cause du manque de culture de responsabilité qu’évoque Louis Chauvel? (voir également la fiche de lecture de Les classes moyennes à la dérive de Louis Chauvel)

Sur la possibilité d’une discrimination positive à la française, Thomas Piketty aborde la question de l’intégration de ceux rencontrant le plus de difficultés, principalement via la formation; idéalement via une meilleure répartition des ressources financières et humaine au sein des structures scolaires. En effet, il explique bien qu’en France, il serait illusoire de tenter d’appliquer une discrimination positive sur le modèle américain, fondé sur l’appartenance ethnique, car cela ne correspond en rien à la réalité française, qui, elle, est principalement marquée par la géographie. D’où les efforts qui peuvent être réalisés sur la taille des classes, ou dans les ZEP, par exemple.

Le texte de Martin Hirsch présente les nouvelles formes de la pauvreté, en partie liées aux évolutions économique, démo/géographiques et sociales décrites dans les textes précédents. Après avoir constaté l’évolution de la pauvreté, que ce soit au travers de l’augmentation des allocataires des minima sociaux ou l’apparition des travailleurs pauvres (catégorie nouvelle, car jusqu’à ces 20 dernières années, on considérait impossible qu’un travailleur ne gagne pas de quoi subvenir à ces besoins, d’où l’absence d’aide spécifique), Martin Hirsch conclue en expliquant que pour repenser l’approche de la pauvreté et mettre en place une politique élevant la lutte contre la pauvreté au même rang que les autres grandes politiques sociales ou économiques, il faut réunir 4 conditions:

  • construire une politique autour d’objectifs contraignants, pour les partenaires sociaux comme pour les collectivités territoriales
  • introduire la question de la pauvreté dans le jeu des négociations sociales
  • changer radicalement d’organisation des pouvoir publics, afin de réduire la complexité administrative qui éclate les ressources financières, humaines et sociales
  • concevoir des prestations plus articulées à la rémunération du travail et mieux adaptées aux évolutions de la structure familiale

L’exigence de ces conditions montre la difficulté et l’ampleur de la tâche, ainsi que le besoin d’une mobilisation politique et sociale pour inverser cette tendance. Plus globalement, comme dans l’ensemble des textes du recueil, on voit plus clairement quels sont les points problématiques, et, du coup, quelles types d’actions peuvent être envisagés, à condition d’y mettre la volonté et les moyens.

Bien que les textes soient sur des thématiques différentes, la nouvelle critique sociale offre une remise à jour des grilles de lecture à utiliser pour appréhender la société française de façon plus juste. Même si vous êtes comme moi (long à lire un livre qui stagne sur votre liste de lecture), ce recueil synthétise bien la vue des différents auteurs et offre un panorama à la fois court et complet des analyses regroupées par la république des idées.

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Le capitalisme est-il moral? – André Comte-Sponville

Samedi 7 juin 2008

Le capitalisme est-il moral? - André Comte-SponvilleDans Le capitalisme est-il moral?, livre issu d’une série de conférences qu’il a données sur ce thème, André Comte-Sponville propose une grille de lecture permettant de dire si le capitalisme, système économique dominant sans partage depuis la fin du bloc soviétique et l’ouverture de la Chine, est moral.

Le livre est articulé autour de deux parties principales: une version synthétisée et rédigée du texte des conférences, puis un ensemble de questions/réponses échangées durant les conférences, qui viennent éclairer et compléter l’argumentation de la première partie.

Avant de répondre à la question principale sur la moralité du capitalisme, André Comte-Sponville prend le temps de définir des limites entre différents types de concepts, qu’il appelle des ordres, au sens pascalien du terme [1]:

  1. l’ordre technico-scientifique
  2. l’ordre juridico-politique
  3. l’ordre de la morale
  4. l’ordre de l’éthique / de l’amour

Ces quatre ordres recouvrent des domaines et des concepts bien distincts, indépendants. Il faut bien sûr prendre les quatre ordres ensemble en considération, mais il reste indispensable de bien les distinguer, afin de comprendre leur logique propre et les influences qu’ils ont les uns sur les autres.

Par exemple, on ne peut voter une loi obligeant à aimer son prochain: l’amour est par essence dépourvu de logique (ne fait pas partie de l’ordre 1), ne peut être encadré par la loi (ordre 2), et transcende les valeurs morales (ordre 3).

La réponse à la question titre est donc limpide: non. Le capitalisme est un système économique, technique, et par là même, dépourvu de toute considération morale ou éthique. Le capitalisme est amoral, et non moral ou immoral.

Les seules entités capables de faire preuve de moralité sont les personnes qui agissent au sein du système économique, et cela relève même de leur devoir d’essayer de dégager des comportements moraux.

Il s’agit cependant d’un équilibre toujours précaire, car si les hommes aspirent naturellement au haut des valeurs, les groupes et ensembles sont eux naturellement inclinés vers le bas (hiérarchie ascendante des primautés contre enchaînement descendant des primats).

Etant bien en peine de résumer plus en détail ce livre, je ne peux que vous recommander chaudement de le lire, et vous livre la conclusion de l’auteur: il n’y a donc que les hommes qui peuvent (doivent!) toujours lutter pour aller vers le haut, avec amour, lucidité et courage. Que ces trois choses « puissent suffire, c’est ce qui n’est jamais garanti, et qui rend toute suffisance dérisoire. Mais là où ils manquent, comment pourrions-nous réussir? »

Point annexe à l’articulation générale du livre mais particulièrement clair grâce à cette distinction des ordres: les difficultés actuelles causées par la mondialisation/globalisation. En effet, André Comte-Sponville explique que nous sommes actuellement confrontés à une situation de déséquilibre entre l’ordre technico-scientifique (en particulier sa composante économique), fortement globalisé, et l’ordre juridico-politique, toujours limité à l’échelle de chaque état/nation. En effet, sans règle juridique ou politique à l’échelle mondiale, comment encadrer correctement l’activité économique? L’OMC et les Nations-Unies ne sont pas des systèmes juridiques ou politiques achevés, dans le sens où ils n’ont aucune souveraineté réelle; l’Union Européenne, quant à elle, n’est qu’un début, à l’échelle régionale.

Le capitalisme est-il moral, par André Comte-Sponville: une grille de lecture passionnante et éclairante sur l’homme et la société en général, publié au Livre de Poche.

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Pour aller plus loin:


[1] Extrait de la note du livre sur ce concept: Un ordre, chez Pascal, est « un ensemble homogène et autonome, régi par des lois, se rangeant à un certain modèle, d’où dérive son indépendance par rapport à un ou plusieurs autres ordres » Les trois ordres de Pascal sont l’ordre du corps, l’ordre de l’esprit ou de la raison, enfin l’ordre du cœur ou de la charité.

Les classes moyennes à la dérive – Louis Chauvel

Samedi 25 novembre 2006

Les classes moyennes à la dérive - Louis ChauvelDans Les classes moyennes à la dérive, Louis Chauvel analyse la situation des classes moyennes en France, sous l’angle économique, social et historique. Un éclairage douloureux mais nécessaire.

La première partie du livre est consacrée à une question évidente: que recouvre le terme classe moyenne? En effet, selon les pays, les époques, les indicateurs considérés et surtout la perspective dans laquelle on se trouve, on peut regrouper de 15% à 80% de la population sous l’appellation « classe(s) moyenne(s) ». On se rend par ailleurs très vite compte qu’il est impossible de définir précisément le périmètre des classes moyennes. Par exemple, la différence de coût de la vie entre Paris et la Province rend les comparaisons sur les revenus sans grand intérêt. De plus, est-il satisfaisant que la plupart des indicateurs utilisés ne s’intéressent qu’aux revenus? Depuis des années, l’augmentation du prix de l’immobilier d’une part et le tassement de la croissance ET de l’inflation d’autre part confèrent un poids croissant au patrimoine dans la situation économique d’un ménage.

Ainsi, Louis Chauvel se propose de définir quatre grandes catégories de classes moyennes, réparties selon 2 axes permettant une distinction historique (anciennes et nouvelles) et selon le type de capital dominant (culturel et économique). Une image valant parfois mieux qu’une longue explication, je me permets de reproduire le graphique ci-dessous (page 40):

L'espace social schmollerien des classes moyennes - Louis Chauvel

Globalement, l’auteur explique surtout que les classes moyennes n’existent que dans le devenir, dans la promesse d’une amélioration de la situation de l’ensemble de ses membres; ce qui suppose une croissance économique et sociale soutenue. Dès lors que le mouvement de croissance cesse ou ralentit, l’ensemble se désagrège.

Cela n’aura échappé à personne, depuis quelques dizaines d’années, ce mouvement de croissance est en panne; ou tout de moins bien inférieur aux taux records auxquels la société s’était habituée durant les Trente Glorieuses (même si cette période est une exception historique et non la règle). Il n’en demeure pas moins que le développement des classes moyennes s’est fait durant cette période, porteuse de progrès économique, sociale et culturelle. La génération des baby-boomers a connu une amélioration de ses conditions de vie sans précédent, permettant à chacun de prendre l’ascenseur social et de monter d’un ou plusieurs niveaux dans la société.

Le paradoxe français est que la société française évolue par glissement: la génération des baby-boomers continue d’être la plus favorisée, au détriment des jeunes générations; il n’y a pas eu passage de relais, au contraire. Même si les écarts inter-déciles ont été spectaculairement stables en France, une analyse par tranches d’âge révèle une surprise de taille: il y a 20 ou 30 ans, la pauvreté touchait essentiellement des personnes âgées, souvent laissées de côté par l’industrialisation et l’exode rural; de façon cynique, on pouvait se dire que le problème se résoudrait (et s’est résolu) de façon naturelle. Or, ces dernières années, la pauvreté a sauté une génération: les pauvres d’aujourd’hui sont des jeunes, plein d’avenir dans la pauvreté!

Les jeunes actuels ont en effet été sacrifiés par l’état et l’ensemble de la génération 68, au contraire de la génération précédente qui, après avoir traversé la deuxième guerre mondiale, avait mis en place les conditions dont a profité la génération 68. Il ne fait pas bon avoir moins de 30 ans aujourd’hui, et les mouvements sociaux des derniers mois le soulignent avec force sur des fronts très différents: chercheurs, lycéens, banlieues… Face à la situation actuelle de ralentissement économique, de déclassement social et d’inflation scolaire, l’ascenseur social et la méritocratie sont en panne, ne laissant une chance qu’aux meilleurs… et à ceux qui peuvent bénéficier d’un soutien familial.

Dans une telle situation de ralentissement, la réaction logique serait d’adapter ses besoins et ses aspirations au nouveau contexte; mais qui en aurait envie? C’est contraire aux réflexes acquis et à la pression sociale: quand bien même la situation économique n’est pas glorieuse, on a toujours l’habitude de consommer autant voire plus que les années précédentes, et la publicité et les marques poussent à toujours plus de consommation (note personnelle: notez l’écart de prix entre un Walkman (Sony) dans les années 1980 et un iPod (Apple) aujourd’hui; même à parité de pouvoir d’achat, l’écart est saisissant).

En conséquence, on peut se demander quand est-ce que le point de rupture sera atteint. Selon l’auteur, la déstabilisation politique viendra des générations dorées, et non des jeunes actuels, ces derniers étant pour la plupart dans un état de détachement politique total (incompréhension réciproque des uns et des autres) et de recherche de solution individualiste (stratégie égoïste pour ceux qui le peuvent, résignation silencieuse pour les autres). Au contraire, la génération 68, bien plus politisée, constate de plus en plus amèrement que sa progéniture est en situation d’échec, et risque donc de déstabiliser durablement les représentations politiques.

Les politiques et les élites n’ont pas jugé bon de s’adapter, et ne comprennent toujours pas le désintérêt massif pour la politique. Il est pourtant clair que ce décrochage du sentiment politique est lié à la prise de conscience du problème par l’ensemble de la population, de façon claire ou implicitement ressentie: la situation économique ne s’améliorera pas pour tout le monde, seuls les meilleurs peuvent espérer s’en sortir, et on voit réapparaître une aristocratie patrimoniale, en parallèle de l’affaiblissement économique des différentes strates du salariat.

Face à une situation aussi difficile et à la rigidité du discours politique, l’attrait du populisme devient supérieur à celui des (anciennes?) promesses des élites des « classes moyennes ». En effet, difficile de se satisfaire de la solution: « Up or Out« …

Arrivé aux dernières pages du livre, on réalise que Louis Chauvel ne raconte pas une belle histoire, mais fait tout pour montrer la réalité actuelle, sans arrondir les angles, pour susciter la prise de conscience. La conclusion est sans appel: soit politiques et décideurs se réveillent et amorcent un lourd processus d’adaptation de la société française aux nouvelles conditions économiques mondiales, soit ils préfèrent ne pas soulever de questions embarrassantes en pleine année électorale… Malheureusement, à force de laisser passer le temps, il est parfois trop tard…

Les classes moyennes à la dérive, par Louis Chauvel: un électrochoc salutaire publié à La République des Idées, chez Seuil.

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Pour aller plus loin:

La fin de la télévision – Jean-Louis Missika

Dimanche 8 octobre 2006

La fin de la télévision - Jean-Louis MissikaDans La fin de la télévision, Jean-Louis Missika décrypte les évolutions du monde de la télévision de son invention à nos jours, et explique comment la télévision va disparaître, à l’heure où les écrans et les images sont omniprésents.

Une présentation chronologique des évolutions de la télévision permet à l’auteur de montrer le déclin de la dimension éditoriale de la télévision et la perte d’influence de ceux qui véhiculent ces messages: chaînes, présentateurs et animateurs en tous genres. En effet, selon Jean-Louis Missika, des années 1950 aux années 1980/90, on est passé d’un univers dans lequel la télévision était une institution de transfert de savoirs et de connaissances, fortement contrôlée par les pouvoirs en place (la paléo-télévision), à une télévision de plus en plus proche du téléspectateur, dans laquelle ce dernier s’invite à l’écran (la néo-télévision). L’évolution s’est poursuivie avec l’apparition d’une télévision encore plus proche du téléspectateur, fusionnelle, dans laquelle seul compte le fait d’être à la télévision (la post-télévision). En conséquence, il est maintenant plus important de coller aux attentes et émotions du public que de faire passer des messages.

Comment en est-on arrivé là? Ces changements ont-ils été imposés par les chaînes de télévision, ou bien la télévision a-t-elle accompagné un ensemble de mutations inévitables?

Selon Jean-Louis Missika, trois fais expliquent ces glissements: la démédiation, la dépendance, et la déprofessionnalisation.

La démédiation est pour la télévision la perte progressive de son statut d’acteur économique incontournable. Quand des centaines de chaînes sont accessibles par ondes hertziennes, par câble, ou par satellite, l’offre devient hyper-segmentée, et en conséquence, l’audience se fractionne. Ce fractionnement pénalise les grandes chaînes (sans pour autant conforter la situation des petites) dans la course à l’audience, nécessaire pour négocier aussi bien avec les producteurs de contenus que les annonceurs.

Dans le même temps, les producteurs de contenus ont revu leurs positions en capitalisant sur leurs compétences-clés et sont dorénavant dans une situation de force par rapport aux chaînes, créant pour la télévision une situation de dépendance. Un exemple? La Champion’s League, événement international, a noué un partenariat avec Playstation, partenariat que les (nombreuses) chaînes de télévision doivent accepter afin d’obtenir les droits de retransmission de l’événement.

Ce phénomène de dépendance est renforcé par l’apparition de supports concurrents de la télévision: des acteurs comme les FAI ou les portails web sont en mesure de concurrencer les chaînes de télévision dans les négociations avec les producteurs de contenus: les FAI disposent d’une audience captive (leurs bases d’abonnés), et les portails web disposent d’une audience massive, couvrant souvent plusieurs pays.

Au passage, le contexte de convergence numérique accentue également l’hyper-segmentation de l’offre en permettant aux producteurs d’événements de diffuser directement leurs contenus, grâce à de nouveaux moyens de diffusions comme la TV IP ou le podcasting, qui s’ajoutent aux diffusions par câble, satellite, TNT, etc. Certains clubs de football gèrent ainsi la diffusion de leurs matchs au travers de chaînes spécifiques sur la câble ou le satellite (Barça TV ou OM TV), voire en ligne (OM TV online).

De l’autre côté du téléviseur, la prise de participation croissante des téléspectateurs dans les activités médias crée un phénomène de déprofessionnalisation de la télévision. Le phénomène de création personnelle de vidéos n’est certes pas nouveau; ce qui est nouveau, c’est la capacité de diffusion qui s’offre à tous ces vidéastes amateurs. YouTube ou DailyMotion sont les premiers vecteurs de la conquête de l’espace audiovisuel par les téléspectateurs. Bien entendu, seule une minorité d’individus va diffuser activement des contenus vidéo en ligne. Néanmoins, cela suffira pour accentuer les phénomènes déjà à l’oeuvre: diminuer l’importance des chaînes de télévision du fait d’une fragmentation extrême de l’audience, et renforcer l’idée que se font les personnes de l’accès à l’antenne: un droit en soi.

Dans la troisième et dernière partie de son ouvrage, Jean-Louis Missika explique en quoi la disparition progressive de la télévision est négative sur le plan social: la fin de la télévision entraîne la disparition du principal espace de débat. La télévision est (était?) le meilleur forum des sociétés démocratiques modernes: elle favorise l’échange d’idées, et permet à chacun d’affiner ses propres idées, en se confrontant à l’ensemble des opinons.

En effet, la télévision, encore mieux que la radio ou la presse, permet de matérialiser la confrontation, par exemple à l’occasion d’un débat politique entre deux candidats à l’investiture présidentielle, et de rassembler une audience massive devant ce débat.
Le passage de la paléo-télévision à la néo-télévision a diminué l’importance accordée à ces événements, en décrédibilisant les porteurs de messages à l’écran et en offrant la possibilité aux téléspectateurs de se tourner vers des programmes plus consensuels ou plus en accord avec leurs goûts. Le passage à la post-télévision a quant à lui fini d’enfoncer le clou, avec la perte totale d’intérêt accordé aux messages diffusés.

L’auteur prend la campagne présidentielle française de 2002 comme exemple, durant laquelle l’ensemble de l’électorat s’est désintéressé de l’événement. Le choc du 21 avril a ainsi abouti à une situation absurde: la campagne a duré à peine quelques minutes, entre l’annonce des résultats du premier tour à 20 heures et les réactions qui ont suivi. Au final, il n’y aura eu quasiment aucun échange ou débat politique réel pour cette élection présidentielle, et les transformations de la télévision y sont pour beaucoup: décrédibilisation des porteurs de messages, simplification extrême des messages en eux-mêmes, et focalisation sur l’humain et ses bassesses plutôt que ce qui est dit.

Comme l’indique le quatrième de couverture: Nous entrons dans un monde d’images omniprésentes et de média absent. Toujours plus d’images et toujours moins de télévision. Nous allons connaître une société sans télévision. Le point clé de la disparition de la télévision étant, selon l’auteur, la perte d’un espace d’échange d’idées, politiques, sociales ou autres. La fin de la télévision intervient sans que rien n’émerge en remplacement. Il reste donc à inventer un nouveau forum de discussion public, ouvert, et massif. Rapidement, si possible.

La fin de la télévision, par Jean-Louis Missika: un essai convaincant sur les mutations des médias audio-visuels et la disparition programmée de la télévision en tant que média éditorial incontournable, publié à La République des Idées, chez Seuil.

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Synthetic Worlds – Edward Castronova (2)

Dimanche 23 juillet 2006

Synthetic Worlds: The Business And Culture Of Online GamesDans Synthetic Worlds: The Business And Culture Of Online Games, Edward Castronova montre que les utilisateurs des univers synthétiques partagent un ensemble de concepts, valeurs, croyances et systèmes de pensées, ce qui renforce d’autant leur adhésion et l’intérêt qu’ils portent aux univers auxquels ils participent (voir post précédent).

Cette adhésion est fortement renforcée par la perméabilité entre le monde physique et les univers synthétiques. De prime abord, on a tendance à opposer le monde “réel” aux mondes “virtuels”; or, les univers synthétiques ne sont pas moins “réels” que le monde physique: dans les deux cas, ce sont des êtres humains qui interagissent, et il s’agit des mêmes êtres humains dans de nombreux cas.

En conséquence, les utilisateurs partagent leur temps entre ces deux types de territoires, et s’organisent en conséquence: quand on est occupé à une tâche dans un univers synthétique, on ne peut pas être occupé à une tâche du monde physique. De plus, il faut s’organiser avec les autres personnes qui évoluent au sein du même univers synthétique, sur le même modèle que dans l’univers physique.

Ainsi, on comprend que les utilisateurs ne fassent pas de séparation franche entre les univers synthétiques et le monde physique, et passent de l’un à l’autre comme on passe de n’importe quelle activité à une autre. L’auteur montre également qu’il n’y a pas que les personnes qui passent d’un type d’univers à l’autre, mais également des biens, des services, des formes d’organisations, et l’ensemble des concepts et des représentations de la vie (il utilise le terme de membrane poreuse pour désigner la frontière symbolique que franchissent utilisateurs et concepts).

Concernant l’image qu’on se fait de la vie, Edward Castronova explique que la vie moderne peut s’avérer décevante pour beaucoup, surtout par rapport aux promesses de l’éducation, de la société et des média. L’intérêt perçu de ces mondes synthétiques est alors plus fort, renforçant encore l’adhésion des utilisateurs à ces univers.

Pour illustrer cette comparaison, l’auteur reprend le mythe de Sisyphe:

si la vie moderne peut se résumer à pousser sans cesse le rocher en haut de la colline pour le voir redescendre et recommencer à nouveau, les univers synthétiques permettent de mettre en place de nouvelles collines, toujours plus hautes; ainsi, même s’il faut continuer à pousser le rocher, au moins il est possible de le pousser toujours plus haut, toujours plus loin. De plus, ce n’est pas exactement le même rocher et la même colline: les concepts empruntés aux jeux de rôle tels que la notion de fantasy, la quête, le sens de la progression et de l’accomplissement, permettent de dépasser le côté routinier des activités régulières, et ce de façon bien plus efficace que dans le monde réel.

Enfin, miracle de l’informatique et des univers synthétiques, tout le monde peut être un être à part, un héros, car en plus des utilisateurs humains, ces mondes sont peuplés d’utilisateurs contrôlés par IA, et qui permettent de représenter le “peuple”, à l’aulne duquel l’utilisateur peut se mesurer. Difficile à reproduire dans la vie de tous les jours.Les concepts sociaux attachés aux univers synthétiques et leurs impacts sur la vie d’un nombre de personnes toujours plus grand permet de mieux comprendre la fascination croissante pour ces univers, et la nécessité d’analyser plus profondément ces sociétés naissantes, mais aussi les économies et marchés qui leurs sont attachés.

Pour aller plus loin dans la réflexion:

Synthetic Worlds: The Business And Culture Of Online Games, par Edward Castronova: un livre fascinant qui aborde les univers synthétiques sous les angles économiques et sociaux et montre à quel point ces univers prennent (et prendront) une importance croissante dans la vie de toujours plus de personnes.

Pour acheter ce livre sur amazon.fr, cliquez ici: Synthetic Worlds: The Business And Culture Of Online Games.

Synthetic Worlds – Edward Castronova (1)

Dimanche 23 juillet 2006

Synthetic Worlds: The Business And Culture Of Online GamesDans Synthetic Worlds: The Business And Culture Of Online Games, Edward Castronova, présente la réalité de ce marché encore peu analysé: les jeux en ligne massivement multi-joueurs, et en particulier les jeux de rôles en ligne massivement multi-joueurs (MMORPG – Massively Multiplayer Online Role Playing Games).

La première partie du livre est consacrée à la présentation de ces univers synthétiques et de la vie quotidienne en leur sein, mais aussi (et surtout) à convaincre le lecteur de l’ampleur et de l’intérêt du phénomène.

En effet, pourquoi s’intéresser aux jeux en ligne, surtout quand on est économiste? Tout simplement parce qu’il s’agit d’un marché important, en forte croissance, et auxquelles de nombreuses personnes consacrent une part conséquente de leurs ressources, en particulier du temps et de l’argent: même avec les estimations les plus conservatrices, le marché a dépassé les 10 millions d’utilisateurs, et au moins 30 millions de dollars sont générés en échanges sur les places de marché en ligne (eBay, IGE, etc.) au moment du bouclage du livre, au deuxième semestre 2005. Un marché non négligeable et tout ce qu’il y a de plus réel. En effet, un nombre aussi conséquent de personnes permet de donner de la valeur aux objets issus de ces mondes, de la même façon que l’ensemble des personnes d’un ou plusieurs pays donnent leurs valeurs aux monnaies, selon les règles basiques de l’économie, notamment l’offre et la demande.

La première partie du livre se poursuit sur les descriptions de tout ce qui assure l’existence et le développement de ces univers: techniques informatiques à l’œuvre, sociétés et organisations générées par les utilisateurs, entreprises et marchés développant ces univers.

Après cette phase de présentations, Edward Castronova poursuit son exploration des univers synthétiques en s’attachant aux utilisateurs eux-mêmes et à leurs activités, ce qui lui permet au passage d’expliquer pourquoi il utilise le terme d’univers synthétiques à la place de jeux en ligne: d’une part, il y a d’autres univers synthétiques qui ne sont pas des jeux (Second Life, ou Habbo Hotel), et d’autre part, parce que le jeu n’est qu’une des composantes de ces univers, composante parfois minoritaire en comparaison des relations sociales tissées entre les utilisateurs.

En effet, en plus d’y consacrer du temps et de l’argent, les utilisateurs des univers synthétiques partagent un ensemble de concepts, valeurs, croyances et systèmes de pensées, ce qui renforce d’autant leur adhésion et l’intérêt qu’ils portent aux univers auxquels ils participent.

On a donc beaucoup de personnes présentes dans un même endroit au même moment, interagissant et participant à des activités communes: or, là où il y a des personnes, il y a société (interactions interpersonnelles, organisations de groupes, etc.), et économie (échanges de biens et services entre personnes au sein du même groupe, ou avec des groupes externes). On voit donc que les activités économiques et sociales sont profondément ancrées dans les univers synthétiques.

Dans la troisième et dernière partie du livre, Edward Castronova soulève des questions de prospectives intéressantes sur:

  • les utilisateurs: Jusqu’à combien de personnes le marché juteux des univers synthétiques peut-il attirer? Combien de temps sera consacré aux activités dans les univers synthétiques?
  • l’impact économique: Quelles activités, quelles valeurs générées, puis échangées dans l’économie classique? A terme, il est probable que les activités menées au sein de ces univers aient un impact négatif sur celles du monde physique: numériquement parlant, si les activités économiques continuent à se développer en intensité, en volume, et en nombre de personnes impliquées, alors il y aura de fait une baisse des activités économiques dans le monde physique (moins de temps/énergie/personnes y seront consacrées).
  • le contrôle et le pouvoir: Qui contrôlera ces univers? Leurs créateurs? Les intermédiaires d’échange de biens/services synthétiques contre des monnaies physiques? Les gouvernements s’impliqueront certainement, ne serait-ce que pour capter une partie de la valeur créée sous une forme ou une autre de taxation, et pour s’assurer qu’ils ont toujours la mainmise sur leurs administrés.

Synthetic Worlds: The Business And Culture Of Online Games, par Edward Castronova: un livre fascinant qui aborde les univers synthétiques sous les angles économiques et sociaux et montre à quel point ces univers prennent (et prendront) une importance croissante dans la vie de toujours plus de personnes.

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L’inflation scolaire – Marie Duru-Bellat

Samedi 15 avril 2006

L'inflation scolaire : Les désillusions de la méritocratieDans L’inflation Scolaire, Marie Duru-Bellat montre habilement à quel point la volonté française d’élévation du niveau d’études “à tout prix” est dommageable aussi bien pour les élèves que pour les entreprises, car la conséquence principale est de provoquer une baisse de la valeur des diplômes – d’où le titre.

Depuis l’après-guerre, on n’a cessé d’augmenter le niveau d’éducation et d’enseignement, avec des résultats plus que positifs, notamment une main-d’oeuvre toujours plus qualifiée. Néanmoins, vu le niveau moyen d’enseignement obtenu ces dernières années, est-ce que le pousser encore plus loin a un sens? 80% d’une classe d’âge au baccalauréat; 50% d’une classe d’âge diplômée de l’enseignement supérieur; toujours plus, mais pour répondre à quels besoins? Non seulement il n’est pas prouvé que les entreprises auront massivement besoin de personnel à un niveau toujours plus élevé, mais en plus, on voit déjà que le chômage chez les diplômés de l’enseignement supérieur est élevé. Le seul but de cette élévation sans fin du niveau d’études est-il de gagner une paix sociale (temporaire), en limitant les entrées sur le marché du travail? Au risque de provoquer une augmentation du chômage ou des tension sur les salaires?

Pour répondre à ces questions, Marie Duru-Bellat donne de nombreuses idées tout au long du livre, toujours précises et bien documentées.

Un second axe du livre porte sur la schizophrénie de l’enseignement supérieur (et de l’enseignement en général) en France: pousser un maximum d’élèves aussi loin que possible dans les études, peu importe lesquelles, et dans le même temps, afficher un penchant pour la logique de la sélection, penchant particulièrement marqué avec les grandes écoles.

On a ainsi une grande partie des élèves qui s’engage dans des études supérieures parce que cela doit leur permettre d’obtenir une meilleure situation professionnelle (on le leur a garanti durant toutes leurs études précédentes), alors qu’en bout de course, le marché de l’emploi n’absorbera que les personnes adaptées à l’offre de travail, en fonction de l’adéquation de leurs diplômes avec les postes ouverts.

Un chiffre m’a particulièrement impressionné à la lecture du livre: les effectifs en STAPS sont passés de 11 600 étudiants en 1990 à 47 700 en 2003. Je ne vois pas à quelle demande future tous ces diplômés vont pouvoir répondre, surtout en considérant que le nombre d’enfants et de jeunes ne va pas augmenter, alors que ce sont eux qui ont le plus besoin de ces diplômés en STAPS.

Cette dualité entre toujours plus d’études pour tout le monde et toujours plus de sélectivité fait froid dans le dos, compte tenu des déceptions croissantes qu’elle génère auprès des jeunes. On comprend mieux le décrochage entre le monde du travail et le monde de l’enseignement; cf. les manifestations anti-CPE, pendant lesquelles de nombreux jeunes affichaient leur peur du monde du travail, et leur envie d’être fonctionnaire (75% d’entre eux souhaitent acquérir ce statut, car il assure la protection sociale la plus évidente).

Enfin, Marie Duru-Bellat monte à quel point il est critique de ne pas penser l’enseignement comme unique moyen d’insertion dans la société et la vie adulte, mais bien comme un vecteur de savoirs: il faut dissocier l’aspect “enseignement / transmission des savoirs” de l’aspect “orientation / insertion dans la vie active”.

Après tout, est-ce bien raisonnable qu’en France, le diplôme obtenu à 20-24 ans détermine autant la situation économique et sociale d’une personne? L’enseignement initial est une condition nécessaire, mais pas suffisante. Les pays anglo-saxons, notamment (mais pas seulement), accordent de l’importance au diplôme surtout en début de carrière. Arrivé à 40-50 ans, quel est l’intérêt de savoir que la personne a fait telle école ou telle faculté, alors qu’elle a passé quasiment cinq fois plus de temps en entreprise? Le mérite professionnel acquis au fil du temps n’a-t-il pas assez de valeur? Il devient important de recadrer le rôle de l’enseignement et de réaffirmer les autres acteurs du développement social des enfants que sont la famille, les associations, la vie publique, etc.
—L’inflation scolaire, les désillusions de la méritocratie, par Marie Duru-Bellat: un très bon livre, documenté et instructif, publié à La République des Idées, chez Seuil.

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