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Les nouvelles classes moyennes – Dominique Goux et Eric Maurin

Samedi 16 juin 2012

les nouvelles classes moyennes - Dominique Goux et Eric Maurin Contrepoint du livre « Les classes moyennes à la dérive » de Louis Chauvel, Les nouvelles classes moyennes de Dominique Goux et Eric Maurin présente une situation optimiste, ou tout du moins stable pour les catégories de population situées entre les deux extrêmes de l’échelle sociale. Difficiles à définir, les auteurs tentent une première approche en traçant un périmètre, au travers de trois visages des classes moyennes:

  • acteurs pugnaces de la compétition sociale
  • centre de gravité de la société
  • arbitres politiques

 

Le périmètre défini par ces trois visages permet de mieux comprendre de quels groupes les auteurs parlent, et insiste sur l’importance qu’ils confèrent aux classes moyennes pour l’ensemble de la société.

Ces classes moyennes sont également définies par leur position centrale dans les flux de personnes entre les différentes strates de l’échelle sociale: à la fois lieu de transition, de développement mais aussi de dépérissement, et réservoir pour les extrêmes de l’échelle. Les classes moyennes sont dynamiques, tant en leur sein – entre les classes moyennes inférieures et supérieures, entre les cadres et les employés – que dans leurs rapports avec les classes supérieures et inférieures.

Ainsi, les auteurs mesurent à la fois un accroissement des échanges: « deux fois plus intenses aujourd’hui qu’ils ne l’étaient il y a seulement vingt ans » et de la population concernée: « au cours des dernières décennies, la proportion de Français qui se déclarent appartenir aux classes moyennes a d’ailleurs été multiplié par deux » (page 12). Pour Dominique Goux et Franck Maurin, les classes moyennes se sont développées, quantitativement et qualitativement.

En effet, comme l’indique la définition de l’historien Serge Bertsein citée page 17, les classes moyennes se caractérisent par « une philosophie sociale où le progrès résulterait non d’une dialectique de lutte des classes, mais de possibilités de promotion« . La dynamique – quelle soit réelle ou simple potentialité – est donc clé.

Cette dynamique de promotion a-t-elle été réelle et bénéfique? Les classes moyennes sont-elles encore en progression? Les auteurs répondent positivement, bien que la réalité ne soit pas si positive que cela. Certes, les classes moyennes se sont développées, mais le sentiment de (peur du) déclassement est là. Une explication intéressante avancée par Dominique Goux et Franck Maurin tient au fait de l’évolution quantitative des différentes catégories, aussi bien dans l’ensemble de la société qu’au sein des classes moyennes. Par exemple, le salariat intermédiaire n’a pas reculé dans sa position relative aux classes supérieures. « Simplement, du fait de l’expansion quantitative des cadres au détriment des ouvriers, il se place juste au-dessus de la médiane de la distribution des salaires, plutôt que juste au-dessous du premier quart, occupant bien plus précisément qu’autrefois le point d’équilibre du salariat. Les dernières décennies n’ont pas été celles d’une régression des catégories intermédiaires dans la société, mais celles d’un rééquilibrage général de l’ensemble de la structure sociale autour de ce groupe de plus en plus vaste et central. » (page 46)

Cette massification des classes moyennes pose également des problèmes d’ordre qualitatifs: les situations se durcissent car les investissements consentis par les familles pour progresser, ou tout simplement pour se maintenir, doivent être croissants; tenir le rang dans les compétitions scolaire, géographique (entre quartiers riches/pauvres) et socio-économique en général n’a pu se faire qu’en engloutissant des sommes, efforts et sacrifices toujours plus grands, au travers de stratégies de plus en plus complexes (et épuisantes/incertaines dans la durée).

Pour Dominique Goux et Eric Maurin, la société française n’est pas encore bloquée, et une dynamique sociale positive peut être lancée. Je retiens principalement leur idée d’un « retour à des programmes moins explicitement ciblés sur des publics particuliers, l’action de l’Etat devant créer de la continuité et de la mobilité dans la société plutôt que des effets de seuil, des clivages et des statuts. » En effet, les aides ciblées sur des groupes ou géographies précis, même quand elles ne sont pas inefficaces, marquent leurs bénéficiaires comme « privilégiés » dans les yeux des autres et contribue à « accroître encore le sentiment d’injustice à l’égard des dispositifs de redistribution« . (pages 116 et 117)

Ce constat de la difficulté croissante va plutôt dans le sens de Louis Chauvel: qu’il soit réel ou simplement perçu, le sentiment de déclassement est là, et mine les esprits – la perception étant la réalité.

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Pour aller plus loin, il est intéressant de consulter l’article Classes moyennes : peurs infondées ou réelles difficultés? de Louis Chauvel sur le site de l’OFCE, dans lequel il présente sa note Les raisons de la peur : Les classes moyennes sont-elles protégées de la crise ? Il reprend les deux thèses opposées – celle de Dominique Goux et Eric Maurin, positive, et la sienne, pessimiste – et insiste sur une dégradation de la situation relative des classes moyennes, dégradation illustrée par le graphique Rapport entre le salaire annuel à temps plein net des professions intermédiaires et celui des ouvriers/ouvrières. L’appauvrissement relatif de membres des classes moyennes par rapports aux classes inférieures est clair: le rapport entre les salaires de ces deux catégories chute de plus de 2 durant les Trente Glorieuses à ~1,5 depuis les années 2000. Comme Louis Chauvel le précise:

Le niveau de vie relatif des classes moyennes intermédiaires a connu son apogée à la fin des Trente glorieuses: depuis la fin de cet âge d’or, la stagnation des salaires et des revenus, la réduction des écarts salariaux avec les classes populaires en emploi (voir le graphique), le risque inédit de chômage, l’expansion numérique des diplômes située très au-delà des places disponibles dans les professions intermédiaires, le déclassement scolaire qui s’ensuit, etc. ont été autant de dimensions problématiques analysées dans cette note soulignant l’existence d’un malaise bien réel.

La nouvelle critique sociale – la république des idées

Samedi 3 avril 2010

la nouvelle critique sociale - la république des idées Recueil de textes pour la plupart publiés dans le journal Le Monde entre novembre 2005 et avril 2006, la nouvelle critique sociale (la république des idées) regroupe une dizaine d’auteurs. L’idée est de présenter de nouvelles lectures pour analyser la société (française), car apparemment, les prismes classiques ne parviennent plus à décrire ni les situations actuelles économique, sociale, démographique… ni les évolutions.

En effet, dans l’introduction de Pierre Rosanvallon et Thierry Pech, ou dans le texte d’Eric Maurin sur les nouvelles précarités, on se rend bien compte que les analyses classiques affichent des chiffres et des conclusions en décalage avec la perception qu’ont l’opinion publique ou les analystes des phénomènes sociaux. Par exemple, si l’évolution de la structure socioprofessionnelle des emplois a connu une évolution continue sur la tendance précédente (principalement en suivant la tertiarisation de l’économie), c’est dans la montée des contrats précaires qu’il faut utiliser pour montrer l’accroissement des inégalités de statut. Ce phénomène, ajouté à une évolution à la baisse de la taille des structures économiques, fait qu’il est aujourd’hui plus difficile d’être ouvrier ou employé quand on est en contrat temporaire dans une structure de 20 personnes, par rapport aux postes occupés par la génération précédente dans des environnements plus stables et plus structurés.

Autre analyse éclairante, celle de Laurent Davezies et Pierre Veltz sur les métamorphoses du territoire, qui font apparaître de nouvelles inégalités, principalement entre les habitants des centres villes ou hypercentres d’agglomérations et les habitants de banlieue ou grande banlieue. Le mouvement d’urbanisation qui n’a fait que s’amplifier ces dernières décennies, pose le problème des transports péri/interurbains, de façon plus cruciale que ces problèmes augmentent plus vite que la population. Au passage, on note quelques informations intéressantes, notamment le fait qu’en 2006, un Français sur deux habite dans une commune de moins de 100 000 habitants, mais pour l’essentiel (deux tiers) en milieu urbain et périurbain! (source: INSEE)

Philippe Askenazy s’attaque quant à lui à l’impact des nouvelles formes de pénibilité sur les conditions de travail. Au-delà du constat des conditions de travail qui se dégradent, la comparaison avec les autres pays développés est le point le plus inquiétant: la France est le seul pays à connaître un accroissement des rythmes de travail et des accidents de travail impliquant un handicap permanent. De plus, la baisse des accidents de travail est plus faible qu’en Allemagne, Italie, ou que la moyenne de l’Union européenne (15 pays) (source: Eurostat). Contrairement aux pays nordiques, à l’Allemagne, et à l’ensemble des pays développés, la France n’a pas connu de prise en charge significative de cette problématique; que ce soit dans la tête des élites et dans les régulations à mettre en place, il faut reconnaître qu’il y a un important travail à accomplir.

Le déclassement (« quand l’ascenseur social descend« ) est évidemment traité par Marie Duru-Bellat et François Dubet, spécialistes de la question. La problématique abordée ici est que, logiquement, l’inflation scolaire ne peut se poursuivre sans fin, et qu’elle a déjà des impacts importants sur le déclassement des nouveaux entrants sur le marché du travail, que ce déclassement soit réel ou perçu. A noter que, pour une fois en France, la perception est plus faible que la réalité du déclassement (comparaisons à diplôme équivalent entre personnes diplômées depuis 3 ans en 2001 et 1990). Pour trouver une issue à ce problème, certaines réformes des systèmes de formation sont possibles, mais on peut aller au-delà en s’intéressant à l’ensemble des parcours d’insertion sociaux et professionnels. (voir également la fiche de lecture de L’inflation scolaire de Marie Duru-Bellat)

Louis Chauvel aborde la question de la fracture générationnelle et dresse un diagnostic qui, selon ses mots, ne relève pas de la déclinologie mais d’un pessimisme méthodologique qui doit nous aider à voir nos impasses pour trouver peut-être la force d’en sortir. Qu’il s’agisse des salaires, des niveaux de vie, ou des possibilités de mobilité professionnelle, il est évident que les générations actuelles font face à bien plus de difficultés que celles qui ont grandies pendant les Trente Glorieuses. Sur ce thème aussi, la différence avec d’autres pays développés intrigue: certes, le modèle suédois ou d’autres modèles très intégrés ne sont pas nécessairement et aisément transposables, mais comment se fait-il qu’en France si peu d’actions soit menées pour intégrer les nouveaux entrants dans la vie active et sociale? Est-ce à cause du manque de culture de responsabilité qu’évoque Louis Chauvel? (voir également la fiche de lecture de Les classes moyennes à la dérive de Louis Chauvel)

Sur la possibilité d’une discrimination positive à la française, Thomas Piketty aborde la question de l’intégration de ceux rencontrant le plus de difficultés, principalement via la formation; idéalement via une meilleure répartition des ressources financières et humaine au sein des structures scolaires. En effet, il explique bien qu’en France, il serait illusoire de tenter d’appliquer une discrimination positive sur le modèle américain, fondé sur l’appartenance ethnique, car cela ne correspond en rien à la réalité française, qui, elle, est principalement marquée par la géographie. D’où les efforts qui peuvent être réalisés sur la taille des classes, ou dans les ZEP, par exemple.

Le texte de Martin Hirsch présente les nouvelles formes de la pauvreté, en partie liées aux évolutions économique, démo/géographiques et sociales décrites dans les textes précédents. Après avoir constaté l’évolution de la pauvreté, que ce soit au travers de l’augmentation des allocataires des minima sociaux ou l’apparition des travailleurs pauvres (catégorie nouvelle, car jusqu’à ces 20 dernières années, on considérait impossible qu’un travailleur ne gagne pas de quoi subvenir à ces besoins, d’où l’absence d’aide spécifique), Martin Hirsch conclue en expliquant que pour repenser l’approche de la pauvreté et mettre en place une politique élevant la lutte contre la pauvreté au même rang que les autres grandes politiques sociales ou économiques, il faut réunir 4 conditions:

  • construire une politique autour d’objectifs contraignants, pour les partenaires sociaux comme pour les collectivités territoriales
  • introduire la question de la pauvreté dans le jeu des négociations sociales
  • changer radicalement d’organisation des pouvoir publics, afin de réduire la complexité administrative qui éclate les ressources financières, humaines et sociales
  • concevoir des prestations plus articulées à la rémunération du travail et mieux adaptées aux évolutions de la structure familiale

L’exigence de ces conditions montre la difficulté et l’ampleur de la tâche, ainsi que le besoin d’une mobilisation politique et sociale pour inverser cette tendance. Plus globalement, comme dans l’ensemble des textes du recueil, on voit plus clairement quels sont les points problématiques, et, du coup, quelles types d’actions peuvent être envisagés, à condition d’y mettre la volonté et les moyens.

Bien que les textes soient sur des thématiques différentes, la nouvelle critique sociale offre une remise à jour des grilles de lecture à utiliser pour appréhender la société française de façon plus juste. Même si vous êtes comme moi (long à lire un livre qui stagne sur votre liste de lecture), ce recueil synthétise bien la vue des différents auteurs et offre un panorama à la fois court et complet des analyses regroupées par la république des idées.

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Le capitalisme est-il moral? – André Comte-Sponville

Samedi 7 juin 2008

Le capitalisme est-il moral? - André Comte-SponvilleDans Le capitalisme est-il moral?, livre issu d’une série de conférences qu’il a données sur ce thème, André Comte-Sponville propose une grille de lecture permettant de dire si le capitalisme, système économique dominant sans partage depuis la fin du bloc soviétique et l’ouverture de la Chine, est moral.

Le livre est articulé autour de deux parties principales: une version synthétisée et rédigée du texte des conférences, puis un ensemble de questions/réponses échangées durant les conférences, qui viennent éclairer et compléter l’argumentation de la première partie.

Avant de répondre à la question principale sur la moralité du capitalisme, André Comte-Sponville prend le temps de définir des limites entre différents types de concepts, qu’il appelle des ordres, au sens pascalien du terme [1]:

  1. l’ordre technico-scientifique
  2. l’ordre juridico-politique
  3. l’ordre de la morale
  4. l’ordre de l’éthique / de l’amour

Ces quatre ordres recouvrent des domaines et des concepts bien distincts, indépendants. Il faut bien sûr prendre les quatre ordres ensemble en considération, mais il reste indispensable de bien les distinguer, afin de comprendre leur logique propre et les influences qu’ils ont les uns sur les autres.

Par exemple, on ne peut voter une loi obligeant à aimer son prochain: l’amour est par essence dépourvu de logique (ne fait pas partie de l’ordre 1), ne peut être encadré par la loi (ordre 2), et transcende les valeurs morales (ordre 3).

La réponse à la question titre est donc limpide: non. Le capitalisme est un système économique, technique, et par là même, dépourvu de toute considération morale ou éthique. Le capitalisme est amoral, et non moral ou immoral.

Les seules entités capables de faire preuve de moralité sont les personnes qui agissent au sein du système économique, et cela relève même de leur devoir d’essayer de dégager des comportements moraux.

Il s’agit cependant d’un équilibre toujours précaire, car si les hommes aspirent naturellement au haut des valeurs, les groupes et ensembles sont eux naturellement inclinés vers le bas (hiérarchie ascendante des primautés contre enchaînement descendant des primats).

Etant bien en peine de résumer plus en détail ce livre, je ne peux que vous recommander chaudement de le lire, et vous livre la conclusion de l’auteur: il n’y a donc que les hommes qui peuvent (doivent!) toujours lutter pour aller vers le haut, avec amour, lucidité et courage. Que ces trois choses « puissent suffire, c’est ce qui n’est jamais garanti, et qui rend toute suffisance dérisoire. Mais là où ils manquent, comment pourrions-nous réussir? »

Point annexe à l’articulation générale du livre mais particulièrement clair grâce à cette distinction des ordres: les difficultés actuelles causées par la mondialisation/globalisation. En effet, André Comte-Sponville explique que nous sommes actuellement confrontés à une situation de déséquilibre entre l’ordre technico-scientifique (en particulier sa composante économique), fortement globalisé, et l’ordre juridico-politique, toujours limité à l’échelle de chaque état/nation. En effet, sans règle juridique ou politique à l’échelle mondiale, comment encadrer correctement l’activité économique? L’OMC et les Nations-Unies ne sont pas des systèmes juridiques ou politiques achevés, dans le sens où ils n’ont aucune souveraineté réelle; l’Union Européenne, quant à elle, n’est qu’un début, à l’échelle régionale.

Le capitalisme est-il moral, par André Comte-Sponville: une grille de lecture passionnante et éclairante sur l’homme et la société en général, publié au Livre de Poche.

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Pour aller plus loin:


[1] Extrait de la note du livre sur ce concept: Un ordre, chez Pascal, est « un ensemble homogène et autonome, régi par des lois, se rangeant à un certain modèle, d’où dérive son indépendance par rapport à un ou plusieurs autres ordres » Les trois ordres de Pascal sont l’ordre du corps, l’ordre de l’esprit ou de la raison, enfin l’ordre du cœur ou de la charité.

services sociaux en ligne, « social graph » et expérience utilisateur

Samedi 3 novembre 2007

En pleine déferlente d’invitations sur Facebook, beaucoup de mes contacts me demandent pourquoi je ne suis pas encore inscrit, alors que « c’est trop cool, tout le monde est dessus », c’est the place to be… Pourtant, c’est toujours la même rengaine, seul le service change: Copains d’Avant, LinkedIn, Friendster, Flickr, Typepad, MySpace, etc. A chaque fois, c’est reparti pour des journées de galère à essayer de synchroniser son profil et ses relations sur le nouveau réseau, chercher tous ses amis, envoyer/répondre des mails d’invitations, tout ça pour finir quelques semaines plus tard avec quelques centaines de contats (toujours les mêmes), dupliqués sans cesse.

réseau social - représentation graphique (2)

Comme le synthétise Brad Fitzpatrick, nouveau responsable du développement social de Google: « People are getting sick of registering and re-declaring their friends on every site. »

En effet, il n’est pas tant question d’identité numérique (bien qu’il soit pénible de chaque fois redéclarer son identité), mais surtout de réseau social: qui est lié à qui et comment? Comment retrouver sur un réseau social en ligne les contacts qu’on a déjà au sein d’un autre réseau social, en ligne ou dans la vie?

réseau social - représentation graphique (1)

Arrive la notion de graphe social, proposée par le fondateur de Facebook, Mark Zuckerberg, et qui selon lui désigne:

« le réseau de connexions et de relations entre les gens sur Facebook, qui permet la diffusion et le filtrage efficaces de l’information »

source / traduction: Francis Pisani (via InternetActu)

Cette première description, trop restrictive car ne servant qu’à donner un nouveau nom au concept de réseau social (voir les réactions de Dave Winer ou de Nick Carr à ce nouveau buzz word), a vite été élargie, et désigne depuis la conférence Techcrunch40:

« l’ensemble des relations de toutes les personnes dans le monde. Le graphe social : il y en a un seul et il comprend tout le monde. Personne ne le possède« 

source / traduction: Francis Pisani (via InternetActu)

Dès lors, on perçoit mieux la différence entre les concepts de graphe social et de réseau social, et comment le dernier essaye de donner une représentation numérique du premier. Un réseau social en ligne essaye de reconstruire une partie (voire l’intégralité) du graphe social, avec l’aide de ses utilisateurs, de façon à récupérer des informations sur les personnes, leurs actions et surtout leurs interactions, en échange d’une mise en relation facilité pour les utilisateurs qui y participent.

Car il s’agit bien d’un échange de bons procédés: le réseau social, souvent créé par une entreprise, met à disposition une plate-forme et des outils, et les utilisateurs fournissent des informations sur eux et leurs proches, ce qui, in fine, permet au réseau social de dégager un certain revenu via la vente d’informations personnelles qualifiées et/ou la publicité (modèle économique restant encore à prouver).

Conséquence: les réseaux sociaux en ligne sont naturellement fermés, chaque entreprise cherchant à protéger sa base de données et la valeur qu’elle représente. Ainsi, de Friendster à Facebook en passant par MySpace et consorts, de réseau social en réseau social, l’utilisateur avance, évolue, mais il répète surtout certaines actions ad nauseam: créer login – créer mot de passe – remplir fiche de profil – chercher amis – ajouter amis… Certes, ces actions répétitives ne datent pas d’hier, et font partie intégrante du net depuis les comptes e-mails jusqu’aux blogs et plateformes sociales en passant par les messageries instantanées.

Alors pourquoi maintenant toutes ces réflexions autour de l’identité numérique, ouverte, et unifiée? Et pourquoi l’irruption d’un nouveau mème: le graphe social? Double réponse: le timing et la concurrence.

Le timing car on est maintenant à un moment où une grande partie d’internautes a déjà répété trop souvent les mêmes séquences de création de profil pour se rendre compte qu’ils sont à 2 doigts de transformer ces actions en réflexes pavloviens (et personne n’aime aboyer).
La concurrence car un grand nombre d’acteurs de bonne taille cherchent maintenant à obtenir ou sécuriser une masse critique d’utilisateurs, nécessaire au développement de l’usage de leurs services, ce qui devrait permettre ensuite d’amorcer la pompe à revenus.

Ainsi, au fil d’habiles recrutements, déclarations d’intentions et conférences, on entraperçoit les mouvements des principaux acteurs:

  1. Facebook a ouvert sa plateforme au développment d’applications par des tiers afin d’entretenir la dynamique et la fraicheur de son réseau, avec un certain succès (la moitié des applications ont tout de même plus de 100 000 utilisateurs).
  2. Google, au travers de son nouveau responsable du développement social Brad Fitzpatrick, appelle à l’ouverture des réseaux sociaux, ce qui permettra aux utilisateurs de passer plus facilement d’un réseau à un autre, et, au passage, à Google d’amorcer un réseau social, dont il manque profondément dans ses marchés clés (Orkut n’a pas d’usage réel hors du Brésil). Ce qui fait réagir Danny Sullivan (SearchEngineLand) de façon délicieusement logique et acide:

    « Heck, if I were Facebook, I’d be sitting over there saying we’ll open up our social graph as soon as you open up your web graph/index. Then you’ll see how open Google is. »

  3. Microsoft a acheté l’exclusivité de la fourniture de publicité (et certainement d’autres services) sur Facebook pour une bagatelle de 240 millions de dollars, valorisant ainsi Facebook à 15 milliards de dollars, alors qu’on ne sait toujours pas s’il y a un espoir de voir le service atteindre la rentabilité (comme quoi, la valeur est décidément une notion relative et liée au bon vouloir (à l’espoir?) des personnes).
  4. Les nombreux concurrents de Facebook, anciens et nouveaux (SixApart avec Typepad/LiveJournal/Vox, MySpace, etc.), qui cherchent à (re)dynamiser leurs propres réseaux pour ne pas voir fuire une partie de leurs utilisateurs vers le nouveau réseau « où il faut être ». Vous noterez que Facebook occupe cette place depuis quelques mois avec un certain talent pour assurer sa première position, dans la tête des médias et des acteurs de ce marché, mais aussi dans la tête d’un nombre croissant d’utilisateurs.

On voit que l’heure n’est toujours pas à la trêve entre les entreprises qui financent et développent les services et réseaux sociaux qu’utilisent un nombre toujours croissant d’utilisateurs, ce qui est d’autant plus regrettable que ce sont les utilisateurs qui pâtissent de cette bataille de territoires fermés: impossibilité d’échanger avec des personnes qui ne font pas partie du même réseau social que soi, nécessité de s’inscrire à un réseau pour en consulter les informations (certains offrent une ouverture limitée avec un accès aux profils publiques des utilisateurs, comme LinkedIn ou Facebook), et bien sûr la nécessité de passer d’un réseau à l’autre en continuant à recréer des logins, mots de passe, profils, relations… Sans compter que la propriété des données personnelles est dans la plupart des cas l’exclusivité des entreprises qui contrôlent les réseaux auxquels vous participez.

Les réactions militant pour une ouverture des réseaux et une construction ouverte du graphe social ne manquent donc pas d’ambition et de justification:

Wired propose de dynamiter tous les réseaux fermés comme ont été progressivement abandonnées les premières enclaves type AOL ou Compuserve, en rendant l’intégralité des informations libres et publiques sur le net; reste à savoir comment déclarer les relations entre personnes, seule brique actuellement indisponible dans une version « web » et « libre/publique/ouverte ».

Brad Fitzpartick de Google propose de développer une couche technique (une API) ouverte et indépendante, sur laquelle les différents réseaux existants ou futurs pourraient importer/exporter les données des utilisateurs, évitant ainsi à chacun de développer et maintenir une coûteuse base indépendante (mais pourtant potentiellement très rémunératrice…).

Alex Iskold de Read/Write Web, en réaction au billet de Brad Fitzpartick, propose le regroupement des utilisateurs au sein d’une organisation, avec comme double objectif d’assurer une prise de parole solide face aux entreprises, et de permettre de s’entendre sur des standards ouverts, afin de ne pas perdre de vue et d’obtenir ce que tout individu cherche: une expérience fluide, simple, et qui laisse l’utilisateur maître de ses données personnelles.


Tout ça pour dire qu’il faut que je crée mon profil sur Facebook: un profil fermé de plus et des heures de redéclaration de contacts…

nano-usines: transformer la valeur des biens

Dimanche 19 août 2007

Le concept de nano-usines renvoie à la possibilité de construire des objets complexes à partir des briques les plus petites accessibles: les atomes et les molécules. Ainsi, plutôt que d’obtenir un produit fini en assemblant différents composants déjà produits ailleurs, le concept de nano-production consiste à créer le produit fini en partant de « rien » ou presque: des atomes de carbone, de l’énergie, et d’innombrables manipulations invisibles.

Ce concept est en passe de devenir réalité, avec la mise à disposition prochaines de nano-fabriques accessibles aux particuliers, qui fonctionneraient certainement comme le montre ce film repéré par internetactu.net:

Vidéo : comment fonctionne une nano-usine ?

vidéo nano-usine - nano factory movie

vidéo nano-usine - nano factory movie

Ainsi, dans le film, on voit un personnage pousser le bouton d’une boite grise approximativement de la taille d’un micro-onde. Cela déclenche, au niveau moléculaire, la mise en route de la “nano-usine” qui va d’abord recueillir les molécules nécessaires à sa tâche. Puis, à un second niveau, elle assemble ces dernières en blocs de construction, puis connecte à son tour ces blocs ; etc. jusqu’à la fabrication du produit fini. A la fin du film, le personnage récupère dans la boîte un micro-ordinateur portable tout neuf, construit avec une précision moléculaire !

Ce type d’appareils remet en cause la notion de valeur telle qu’on la considère aujourd’hui, tant les modifications du processus de production sont importantes.

dématérialisation de la production

En effet, la nano-production ouvre en grand la possibilité de construire tout et n’importe quoi à partir d’éléments très basiques. Une fois les plans et schémas de conception d’un produit défini, il suffit de programmer l’usine en fonction de ce plan, et de l’alimenter en énergie et en briques élémentaires (qu’on pourrait très facilement obtenir en « démontant » des produits mis au rebut, avec des nano-usines chargées du recyclage).

Pour un exemple à la fois crédible et amusant des changements radicaux qu’offriraient (offriront?) de telles méthodes de production, je vous encourage à lire « Aube d’acier« , de Charles Stross. Dans ce livre, une économie type fin 19e / début 20e siècle est totalement bouleversée par l’arrivée d’une civilisation avancée, cette dernière distribuant des nano-usines à qui en fait la demande.

transformation de la notion de la valeur

On imagine facilement que si tout un chacun peut accéder à de telles nano-usines, les biens et produits finis n’ont donc plus réellement de valeur en eux-mêmes. Ce sont les plans de conception qui représentent la valeur. Le plan vaut plus que le produit fini.

Ainsi, Neal Stephenson, dans « L’Âge de diamant« , construit son intrigue autour de la perte des plans de conception d’un objet très important. Peu importe l’objet en lui-même; ce qui est critique, c’est de contrôler les plans de conception. D’ailleurs, même le diamant n’a plus de valeur, vu qu’il est aussi facile d’en synthétiser que d’imprimer un document (une simple masse de carbone organisée de façon structurée).

contrôle de la propriété intellectuelle & piratage

Toute la valeur résidant dans de l’immatériel (plans et éléments de propriété intellectuelle), le contrôle et le piratage de ces informations aura la plus grande importance. On peut facilement anticiper une accélération du piratage et du partage de telles informations, poussant d’autant plus les différents acteurs économiques à réfléchir à de nouveaux modèles économiques, qu’il s’agisse de coopération ou de coercition. A mon avis, les discussions actuelles autour des produits culturels seront risibles en comparaison.

  • Doit-on accepter la diffusion de nano-usines? Comment la société et l’économie pourra-t-elle se réorganiser?
  • Les anciens clivages disparaîtront certainement en grande partie… mais pour être remplacés par quoi? Est-il plus facile d’asseoir une domination sur des biens matériels ou sur des informations?
  • Comment sera contrôlé (ou libéré) l’accès aux ressources (éléments primaires + énergie)? Ouvertes à tous, sur le modèle de la distribution d’eau et d’électricité actuelle?

Sources:

  • La catégorie Nanotechnologie d’InternetActu.net: articles d’informations, éléments de réflexion et appel au débat citoyen autour des nanotechnologies.
  • Livres: « L’Âge de diamant« , de Neal Stephenson, et « Aube d’acier« , de Charles Stross, pour des visions amusantes et effrayantes des possibilités offertes par l’usage des nanotechnologies à grande échelle (voire grand public).

génération(s) internet – Autrans 2007

Dimanche 21 janvier 2007

Autrans 2007 - Les générations internetLors de la conférence « Comment les entreprises s’organisent pour tirer parti du mode de vie et de travail des générations Internet? » aux rencontres d’Autrans, la discussion s’est faite autour des échanges entre les différentes générations, et bien sûr, comment les « jeunes » s’intègrent en entreprise.

Les jeunes à la rescousse des vieux?

Ce qui est curieux, c’est qu’il y a une volonté plus ou moins consciente de regrouper les personnes dans des catégories pour les opposer: nouveaux contre anciens, technophiles contre technophobes, ou, dans le cas présent, jeunes contre vieux. On voit pourtant facilement qu’il est réducteur de mettre en opposition des groupes d’âge différents, surtout sur les technologies du web. En effet, bien que les jeunes soient majoritairement utilisateurs du net, ils ne sont pas pour autant experts des usages du net en entreprise. Ils sont plus rapides dans l’adoption de nouveaux usages, mais doivent également s’intégrer aux organisations existantes.

Ainsi, intéressons nous aux conséquences qu’a le net sur les activités des entreprises et des acteurs économiques.

Quel impact réel sur les entreprises?

Le net développe de nouveaux usages et de nouveaux comportements. C’est indéniable: dématérialisation de nombreux services, interactions interpersonnelles accélérées (IM, e-mail, espaces de travail collaboratifs), et changement profond du rapport à l’information.

Pour autant, selon les entreprises, le secteur d’activité, et bien sûr les personnes qui les animent, le rapport au net et l’intégration (nécessaire?) de ces technologies n’a pas les mêmes impacts. De façon générale, il s’agit de voir qu’il y a rarement créations de nouveaux métiers, mais principalement intégration de nouvelles compétences et de nouvelles possibilités aux métiers et emplois déjà existants. En effet, les nouveaux métiers se développent dans des périmètres et des périodes très réduits, le temps que les transitions se fassent, et que les différentes personnes aient assimilé les nouvelles compétences.

Réussir l’accompagnement au changement

Le principal défi à relever est donc celui de l’accompagnement au changement. Faire en sorte que les différents acteurs de l’entreprise intègrent la nouvelle technologie du moment à leurs activités et adaptent leurs méthodes de travail en conséquence. Il s’agit aujourd’hui d’intégrer les apports du net, de la même façon que la téléphonie ou le fax ont du être assimilés dans les décennies précédentes (le fax a d’ailleurs été une des innovations les plus disruptives, car pour la première fois, on pouvait quasi-instantanément communiquer de l’écrit à distance).

Et la meilleure façon de réussir un tel changement est de faire communiquer tous les types de personnes au sein de l’entreprise: les jeunes et les vieux, les nouveaux et les anciens, etc. L’informatique et le net ne sont donc qu’une nouvelle composante à intégrer, et c’est un projet de formation et d’accompagnement qui débouche sur le succès. Pour cela, la dynamique doit être embrassée par tous les acteurs de l’entreprise: jeunes, vieux, dirigeants, techniciens, etc.

Formation et échange

Les jeunes ne sont donc ni sauveurs messianiques ni éléments perturbateurs en puissance, mais simplement des humains en action. Leurs apports doivent être intégrés par les entreprises, de la même façon qu’ils doivent intégrer ce que l’entreprise et les autres personnes leur apportent. L’échange, ainsi que la formation, sont donc les piliers de l’intégration des innovations, pour que les entreprises puissent évoluer de façon progressive, en limitant les ruptures.

Ainsi, sans sombrer dans l’adoration technophile béate, à chaque personne d’intégrer ces nouveaux usages au quotidien, en s’adaptant à la structure dans laquelle on évolue. Par symétrie, il faut que les entreprises acceptent de jouer le jeu, car encore beaucoup d’entreprises bloquent la plupart des services web à leurs employés. Pourtant, si ceux-ci ont un poste informatique comme outil de travail principal, restreindre l’usage des services web ne mène à rien, si ce n’est frustrer les collaborateurs et pénaliser les effets bénéfiques du travail en réseau, que ce soit via IM, e-mail, espaces de travail collaboratifs, etc. Il faut savoir jouer avec plutôt que de lutter contre. Avec les apports de tous.

Ressources:

ère numérique: migrant ou natif?

Jeudi 11 janvier 2007

Invité aux rencontres de l’Internet à Autrans cette année, on me demande de participer à une table ronde: entreprises et générations internet. L’idée est d’explorer les zones d’échanges et de confrontations qui existent entre le monde du travail, les TIC, et les générations internet, thème de l’édition 2007 des rencontres.

Mais que recouvre le terme générations internet? Est-on en train de parler de l’opposition entre digital native et digital migrant, pour reprendre les termes anglais? Oui, mais pas seulement: le concept de natif de l’ère numérique fait surtout référence aux technologies électroniques et numériques, et donc aux réseaux et à l’internet par extension, mais pas de façon spécifique. Ainsi, en étant né en 1979, je suis à la limite un digital native, et j’ai effectivement découvert l’informatique très tôt. Néanmoins, je n’ai découvert l’internet que vers mes 18 ans, et n’ai donc pas acquis les comportements afférents à des activités en ligne (sociales, culturelles, éducatives, etc.) durant mon adolescence.

D’ailleurs, quand j’étais adolescent, les activités étaient proches de celles des générations précédentes, fortement ancrées dans le monde physique, et intimement liées aux cercles de proximité classiques: école, voisins, famille. Aujourd’hui, les amitiés et échanges adolescents se font sur Messenger, MySpace, ou Dailymotion, via téléphone mobile, baladeurs MP3, e-mail, et entre adolescents plus ou moins éloignés. En une dizaine d’années, les changements culturels ont été très importants, le premier d’entre eux étant que les adolescents des années 2000 ont un rapport à la technologie extrêmement positif, alors que dans les décennies précédentes, parler d’informatique était le meilleur moyen de se voir reléguer au fond des cours de récréation.

Ainsi, avant de voir les impacts de ces premiers natifs du web dans les entreprises, il faut encore attendre 5/6 ans. D’ici là, les adolescents qui regardaient la première Star Academy en 2001 auront dépassé la vingtaine et attaqueront le marché du travail. Ces adolescents français qui ont profité de l’explosion du haut débit, des forfaits mobiles accessibles, et du MP3. Et d’ici 5 ans, les entreprises auront encore évolué et continué à intégrer les TIC. Pour celles qui le peuvent.

Je suis donc impatient et curieux de voir comment va se passer l’intégration de ces générations internet au monde de l’entreprise, qui commencera d’ici ~5 ans. En attendant, je vous conseille de lire cet interview de danah boyd et Henri Jenkins: « Discussion: MySpace and Deleting Online Predators Act (DOPA)« , dont les passages les plus intéressants ont été retranscrits en Français par Stephanie Booth.

Pour ma part, je ne sais pas si je suis dans le wagon de queue des migrants ou dans le wagon de tête des natifs de l’ère numérique. Un pied dans les deux, certainement. Les discussions à Autrans promettent d’être intéressantes. :)

Les classes moyennes à la dérive – Louis Chauvel

Samedi 25 novembre 2006

Les classes moyennes à la dérive - Louis ChauvelDans Les classes moyennes à la dérive, Louis Chauvel analyse la situation des classes moyennes en France, sous l’angle économique, social et historique. Un éclairage douloureux mais nécessaire.

La première partie du livre est consacrée à une question évidente: que recouvre le terme classe moyenne? En effet, selon les pays, les époques, les indicateurs considérés et surtout la perspective dans laquelle on se trouve, on peut regrouper de 15% à 80% de la population sous l’appellation « classe(s) moyenne(s) ». On se rend par ailleurs très vite compte qu’il est impossible de définir précisément le périmètre des classes moyennes. Par exemple, la différence de coût de la vie entre Paris et la Province rend les comparaisons sur les revenus sans grand intérêt. De plus, est-il satisfaisant que la plupart des indicateurs utilisés ne s’intéressent qu’aux revenus? Depuis des années, l’augmentation du prix de l’immobilier d’une part et le tassement de la croissance ET de l’inflation d’autre part confèrent un poids croissant au patrimoine dans la situation économique d’un ménage.

Ainsi, Louis Chauvel se propose de définir quatre grandes catégories de classes moyennes, réparties selon 2 axes permettant une distinction historique (anciennes et nouvelles) et selon le type de capital dominant (culturel et économique). Une image valant parfois mieux qu’une longue explication, je me permets de reproduire le graphique ci-dessous (page 40):

L'espace social schmollerien des classes moyennes - Louis Chauvel

Globalement, l’auteur explique surtout que les classes moyennes n’existent que dans le devenir, dans la promesse d’une amélioration de la situation de l’ensemble de ses membres; ce qui suppose une croissance économique et sociale soutenue. Dès lors que le mouvement de croissance cesse ou ralentit, l’ensemble se désagrège.

Cela n’aura échappé à personne, depuis quelques dizaines d’années, ce mouvement de croissance est en panne; ou tout de moins bien inférieur aux taux records auxquels la société s’était habituée durant les Trente Glorieuses (même si cette période est une exception historique et non la règle). Il n’en demeure pas moins que le développement des classes moyennes s’est fait durant cette période, porteuse de progrès économique, sociale et culturelle. La génération des baby-boomers a connu une amélioration de ses conditions de vie sans précédent, permettant à chacun de prendre l’ascenseur social et de monter d’un ou plusieurs niveaux dans la société.

Le paradoxe français est que la société française évolue par glissement: la génération des baby-boomers continue d’être la plus favorisée, au détriment des jeunes générations; il n’y a pas eu passage de relais, au contraire. Même si les écarts inter-déciles ont été spectaculairement stables en France, une analyse par tranches d’âge révèle une surprise de taille: il y a 20 ou 30 ans, la pauvreté touchait essentiellement des personnes âgées, souvent laissées de côté par l’industrialisation et l’exode rural; de façon cynique, on pouvait se dire que le problème se résoudrait (et s’est résolu) de façon naturelle. Or, ces dernières années, la pauvreté a sauté une génération: les pauvres d’aujourd’hui sont des jeunes, plein d’avenir dans la pauvreté!

Les jeunes actuels ont en effet été sacrifiés par l’état et l’ensemble de la génération 68, au contraire de la génération précédente qui, après avoir traversé la deuxième guerre mondiale, avait mis en place les conditions dont a profité la génération 68. Il ne fait pas bon avoir moins de 30 ans aujourd’hui, et les mouvements sociaux des derniers mois le soulignent avec force sur des fronts très différents: chercheurs, lycéens, banlieues… Face à la situation actuelle de ralentissement économique, de déclassement social et d’inflation scolaire, l’ascenseur social et la méritocratie sont en panne, ne laissant une chance qu’aux meilleurs… et à ceux qui peuvent bénéficier d’un soutien familial.

Dans une telle situation de ralentissement, la réaction logique serait d’adapter ses besoins et ses aspirations au nouveau contexte; mais qui en aurait envie? C’est contraire aux réflexes acquis et à la pression sociale: quand bien même la situation économique n’est pas glorieuse, on a toujours l’habitude de consommer autant voire plus que les années précédentes, et la publicité et les marques poussent à toujours plus de consommation (note personnelle: notez l’écart de prix entre un Walkman (Sony) dans les années 1980 et un iPod (Apple) aujourd’hui; même à parité de pouvoir d’achat, l’écart est saisissant).

En conséquence, on peut se demander quand est-ce que le point de rupture sera atteint. Selon l’auteur, la déstabilisation politique viendra des générations dorées, et non des jeunes actuels, ces derniers étant pour la plupart dans un état de détachement politique total (incompréhension réciproque des uns et des autres) et de recherche de solution individualiste (stratégie égoïste pour ceux qui le peuvent, résignation silencieuse pour les autres). Au contraire, la génération 68, bien plus politisée, constate de plus en plus amèrement que sa progéniture est en situation d’échec, et risque donc de déstabiliser durablement les représentations politiques.

Les politiques et les élites n’ont pas jugé bon de s’adapter, et ne comprennent toujours pas le désintérêt massif pour la politique. Il est pourtant clair que ce décrochage du sentiment politique est lié à la prise de conscience du problème par l’ensemble de la population, de façon claire ou implicitement ressentie: la situation économique ne s’améliorera pas pour tout le monde, seuls les meilleurs peuvent espérer s’en sortir, et on voit réapparaître une aristocratie patrimoniale, en parallèle de l’affaiblissement économique des différentes strates du salariat.

Face à une situation aussi difficile et à la rigidité du discours politique, l’attrait du populisme devient supérieur à celui des (anciennes?) promesses des élites des « classes moyennes ». En effet, difficile de se satisfaire de la solution: « Up or Out« …

Arrivé aux dernières pages du livre, on réalise que Louis Chauvel ne raconte pas une belle histoire, mais fait tout pour montrer la réalité actuelle, sans arrondir les angles, pour susciter la prise de conscience. La conclusion est sans appel: soit politiques et décideurs se réveillent et amorcent un lourd processus d’adaptation de la société française aux nouvelles conditions économiques mondiales, soit ils préfèrent ne pas soulever de questions embarrassantes en pleine année électorale… Malheureusement, à force de laisser passer le temps, il est parfois trop tard…

Les classes moyennes à la dérive, par Louis Chauvel: un électrochoc salutaire publié à La République des Idées, chez Seuil.

Pour acheter ce livre sur amazon.fr, cliquez ici: Les classes moyennes à la dérive.

Pour aller plus loin:

La fin du consommateur, le règne de l’utilisateur

Dimanche 22 octobre 2006

Pourquoi n’utilise-t-on pas le terme consommateur en ligne?

Pourquoi parle-t-on d’utilisateur plutôt que de consommateur pour désigner l’internaute qui achète un produit, une musique, ou un service dématérialisé sur le net? Après tout, il s’agit du même type d’acte qu’aller acheter un disque dans un grand magasin…

sémantique et valorisation de l’individu

Le terme consommateur a une connotation négative: il désigne une personne passive, qui subit sa condition de consommateur. L’entreprise reine et le consommateur esclave (pourtant, le client est roi…).

Au contraire, le terme utilisateur est positif: il désigne quelqu’un qui utilise, interagit et participe pleinement à l’acte. Dans ce contexte, l’utilisateur est partie prenante de l’acte de consommation, et transcende ainsi son statut de simple consommateur.

logique marchande et idéal communautaire

De plus, dans l’opinion publique, la consommation implique une logique monétaire, au détriment du consommateur; ce dernier doit se délester d’une somme pour consommer.

L’utilisation, elle, est plus proche des concepts de gratuité, de service accessible et partagé; l’utopie originelle du net. On pourrait même pousser la logique jusqu’à parler des services publics, qui s’adressent à leurs utilisateurs, leurs usagers, et non à leurs consommateurs. En effet, l’utilisateur du service (publique) participe indirectement et partiellement au financement du service, ce qui donne souvent l’impression que le service est gratuit.

Pourtant, rien n’est jamais gratuit; que ça soit via un prix, une taxe, ou une publicité, tout se paie. Du côté des travailleurs, tout travail mérite salaire. Du côté des entreprises, éditrices de services en ligne comme vendeurs de voiture, tout projet vise à faire des bénéfices, ou au moins à ne pas perdre d’argent, ce qui suppose qu’il y ait des revenus permettant de supporter les coûts.

Changer de vocabulaire pour mieux vendre

Ainsi, les logiques qui sous-tendent l’activité économique ne changent pas, et l’objectif reste le même: générer des profits. Que ça soit Google, eBay, MSN ou Netvibes, toutes les entreprises cherchent à générer des profits, d’une façon ou d’une autre. Ce qui change, c’est le vocabulaire marketing et l’approche de communication.

D’ailleurs, ces changements de vocabulaire et d’attitude ne sont pas apparus avec le net: le Club Med, avec le concept de GO et GM, avait compris l’importance de la valorisation du consommateur dès le début des années 1950. Les clients sont valorisés, on leur donne l’impression d’être partie prenante de l’activité, et d’être, en quelque sorte, co-producteurs. Par ailleurs, cette valorisation se fait surtout en dévalorisant l’ancienne approche; celle de la consommation, de l’entreprise et de la transaction monétaire clairement identifiée. Ainsi, pour reprendre l’exemple du Club Med, ce dernier a toujours utilisé un moyen ou un autre pour masquer au maximum l’échange monétaire au sein des villages de vacances.

Sur le web, l’utilisateur est également valorisé; tant mieux pour lui (plutôt que de se faire prendre pour un con…), et tant mieux si l’utilisation de services peut être gratuite, en étant financée au maximum par la publicité, le sponsoring ou un co-branding quelconque.

La valorisation du consommateur permet également une amélioration de sa perception du service, du produit et/ou de l’entreprise, ce qui, ajouté à l’attrait de la nouveauté technologique, permet aux entreprises du net de truster les esprits et les espaces de communication (voire les porte-monnaie).

Tant mieux pour ce glissement de vocabulaire s’il améliore la perception et l’usage des services en ligne. Après 60 Millions de consommateurs, 60 Millions de gentils utilisateurs?

La fin de la télévision – Jean-Louis Missika

Dimanche 8 octobre 2006

La fin de la télévision - Jean-Louis MissikaDans La fin de la télévision, Jean-Louis Missika décrypte les évolutions du monde de la télévision de son invention à nos jours, et explique comment la télévision va disparaître, à l’heure où les écrans et les images sont omniprésents.

Une présentation chronologique des évolutions de la télévision permet à l’auteur de montrer le déclin de la dimension éditoriale de la télévision et la perte d’influence de ceux qui véhiculent ces messages: chaînes, présentateurs et animateurs en tous genres. En effet, selon Jean-Louis Missika, des années 1950 aux années 1980/90, on est passé d’un univers dans lequel la télévision était une institution de transfert de savoirs et de connaissances, fortement contrôlée par les pouvoirs en place (la paléo-télévision), à une télévision de plus en plus proche du téléspectateur, dans laquelle ce dernier s’invite à l’écran (la néo-télévision). L’évolution s’est poursuivie avec l’apparition d’une télévision encore plus proche du téléspectateur, fusionnelle, dans laquelle seul compte le fait d’être à la télévision (la post-télévision). En conséquence, il est maintenant plus important de coller aux attentes et émotions du public que de faire passer des messages.

Comment en est-on arrivé là? Ces changements ont-ils été imposés par les chaînes de télévision, ou bien la télévision a-t-elle accompagné un ensemble de mutations inévitables?

Selon Jean-Louis Missika, trois fais expliquent ces glissements: la démédiation, la dépendance, et la déprofessionnalisation.

La démédiation est pour la télévision la perte progressive de son statut d’acteur économique incontournable. Quand des centaines de chaînes sont accessibles par ondes hertziennes, par câble, ou par satellite, l’offre devient hyper-segmentée, et en conséquence, l’audience se fractionne. Ce fractionnement pénalise les grandes chaînes (sans pour autant conforter la situation des petites) dans la course à l’audience, nécessaire pour négocier aussi bien avec les producteurs de contenus que les annonceurs.

Dans le même temps, les producteurs de contenus ont revu leurs positions en capitalisant sur leurs compétences-clés et sont dorénavant dans une situation de force par rapport aux chaînes, créant pour la télévision une situation de dépendance. Un exemple? La Champion’s League, événement international, a noué un partenariat avec Playstation, partenariat que les (nombreuses) chaînes de télévision doivent accepter afin d’obtenir les droits de retransmission de l’événement.

Ce phénomène de dépendance est renforcé par l’apparition de supports concurrents de la télévision: des acteurs comme les FAI ou les portails web sont en mesure de concurrencer les chaînes de télévision dans les négociations avec les producteurs de contenus: les FAI disposent d’une audience captive (leurs bases d’abonnés), et les portails web disposent d’une audience massive, couvrant souvent plusieurs pays.

Au passage, le contexte de convergence numérique accentue également l’hyper-segmentation de l’offre en permettant aux producteurs d’événements de diffuser directement leurs contenus, grâce à de nouveaux moyens de diffusions comme la TV IP ou le podcasting, qui s’ajoutent aux diffusions par câble, satellite, TNT, etc. Certains clubs de football gèrent ainsi la diffusion de leurs matchs au travers de chaînes spécifiques sur la câble ou le satellite (Barça TV ou OM TV), voire en ligne (OM TV online).

De l’autre côté du téléviseur, la prise de participation croissante des téléspectateurs dans les activités médias crée un phénomène de déprofessionnalisation de la télévision. Le phénomène de création personnelle de vidéos n’est certes pas nouveau; ce qui est nouveau, c’est la capacité de diffusion qui s’offre à tous ces vidéastes amateurs. YouTube ou DailyMotion sont les premiers vecteurs de la conquête de l’espace audiovisuel par les téléspectateurs. Bien entendu, seule une minorité d’individus va diffuser activement des contenus vidéo en ligne. Néanmoins, cela suffira pour accentuer les phénomènes déjà à l’oeuvre: diminuer l’importance des chaînes de télévision du fait d’une fragmentation extrême de l’audience, et renforcer l’idée que se font les personnes de l’accès à l’antenne: un droit en soi.

Dans la troisième et dernière partie de son ouvrage, Jean-Louis Missika explique en quoi la disparition progressive de la télévision est négative sur le plan social: la fin de la télévision entraîne la disparition du principal espace de débat. La télévision est (était?) le meilleur forum des sociétés démocratiques modernes: elle favorise l’échange d’idées, et permet à chacun d’affiner ses propres idées, en se confrontant à l’ensemble des opinons.

En effet, la télévision, encore mieux que la radio ou la presse, permet de matérialiser la confrontation, par exemple à l’occasion d’un débat politique entre deux candidats à l’investiture présidentielle, et de rassembler une audience massive devant ce débat.
Le passage de la paléo-télévision à la néo-télévision a diminué l’importance accordée à ces événements, en décrédibilisant les porteurs de messages à l’écran et en offrant la possibilité aux téléspectateurs de se tourner vers des programmes plus consensuels ou plus en accord avec leurs goûts. Le passage à la post-télévision a quant à lui fini d’enfoncer le clou, avec la perte totale d’intérêt accordé aux messages diffusés.

L’auteur prend la campagne présidentielle française de 2002 comme exemple, durant laquelle l’ensemble de l’électorat s’est désintéressé de l’événement. Le choc du 21 avril a ainsi abouti à une situation absurde: la campagne a duré à peine quelques minutes, entre l’annonce des résultats du premier tour à 20 heures et les réactions qui ont suivi. Au final, il n’y aura eu quasiment aucun échange ou débat politique réel pour cette élection présidentielle, et les transformations de la télévision y sont pour beaucoup: décrédibilisation des porteurs de messages, simplification extrême des messages en eux-mêmes, et focalisation sur l’humain et ses bassesses plutôt que ce qui est dit.

Comme l’indique le quatrième de couverture: Nous entrons dans un monde d’images omniprésentes et de média absent. Toujours plus d’images et toujours moins de télévision. Nous allons connaître une société sans télévision. Le point clé de la disparition de la télévision étant, selon l’auteur, la perte d’un espace d’échange d’idées, politiques, sociales ou autres. La fin de la télévision intervient sans que rien n’émerge en remplacement. Il reste donc à inventer un nouveau forum de discussion public, ouvert, et massif. Rapidement, si possible.

La fin de la télévision, par Jean-Louis Missika: un essai convaincant sur les mutations des médias audio-visuels et la disparition programmée de la télévision en tant que média éditorial incontournable, publié à La République des Idées, chez Seuil.

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