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Synthetic Worlds – Edward Castronova (2)

Dimanche 23 juillet 2006

Synthetic Worlds: The Business And Culture Of Online GamesDans Synthetic Worlds: The Business And Culture Of Online Games, Edward Castronova montre que les utilisateurs des univers synthétiques partagent un ensemble de concepts, valeurs, croyances et systèmes de pensées, ce qui renforce d’autant leur adhésion et l’intérêt qu’ils portent aux univers auxquels ils participent (voir post précédent).

Cette adhésion est fortement renforcée par la perméabilité entre le monde physique et les univers synthétiques. De prime abord, on a tendance à opposer le monde “réel” aux mondes “virtuels”; or, les univers synthétiques ne sont pas moins “réels” que le monde physique: dans les deux cas, ce sont des êtres humains qui interagissent, et il s’agit des mêmes êtres humains dans de nombreux cas.

En conséquence, les utilisateurs partagent leur temps entre ces deux types de territoires, et s’organisent en conséquence: quand on est occupé à une tâche dans un univers synthétique, on ne peut pas être occupé à une tâche du monde physique. De plus, il faut s’organiser avec les autres personnes qui évoluent au sein du même univers synthétique, sur le même modèle que dans l’univers physique.

Ainsi, on comprend que les utilisateurs ne fassent pas de séparation franche entre les univers synthétiques et le monde physique, et passent de l’un à l’autre comme on passe de n’importe quelle activité à une autre. L’auteur montre également qu’il n’y a pas que les personnes qui passent d’un type d’univers à l’autre, mais également des biens, des services, des formes d’organisations, et l’ensemble des concepts et des représentations de la vie (il utilise le terme de membrane poreuse pour désigner la frontière symbolique que franchissent utilisateurs et concepts).

Concernant l’image qu’on se fait de la vie, Edward Castronova explique que la vie moderne peut s’avérer décevante pour beaucoup, surtout par rapport aux promesses de l’éducation, de la société et des média. L’intérêt perçu de ces mondes synthétiques est alors plus fort, renforçant encore l’adhésion des utilisateurs à ces univers.

Pour illustrer cette comparaison, l’auteur reprend le mythe de Sisyphe:

si la vie moderne peut se résumer à pousser sans cesse le rocher en haut de la colline pour le voir redescendre et recommencer à nouveau, les univers synthétiques permettent de mettre en place de nouvelles collines, toujours plus hautes; ainsi, même s’il faut continuer à pousser le rocher, au moins il est possible de le pousser toujours plus haut, toujours plus loin. De plus, ce n’est pas exactement le même rocher et la même colline: les concepts empruntés aux jeux de rôle tels que la notion de fantasy, la quête, le sens de la progression et de l’accomplissement, permettent de dépasser le côté routinier des activités régulières, et ce de façon bien plus efficace que dans le monde réel.

Enfin, miracle de l’informatique et des univers synthétiques, tout le monde peut être un être à part, un héros, car en plus des utilisateurs humains, ces mondes sont peuplés d’utilisateurs contrôlés par IA, et qui permettent de représenter le “peuple”, à l’aulne duquel l’utilisateur peut se mesurer. Difficile à reproduire dans la vie de tous les jours.Les concepts sociaux attachés aux univers synthétiques et leurs impacts sur la vie d’un nombre de personnes toujours plus grand permet de mieux comprendre la fascination croissante pour ces univers, et la nécessité d’analyser plus profondément ces sociétés naissantes, mais aussi les économies et marchés qui leurs sont attachés.

Pour aller plus loin dans la réflexion:

Synthetic Worlds: The Business And Culture Of Online Games, par Edward Castronova: un livre fascinant qui aborde les univers synthétiques sous les angles économiques et sociaux et montre à quel point ces univers prennent (et prendront) une importance croissante dans la vie de toujours plus de personnes.

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Synthetic Worlds – Edward Castronova (1)

Dimanche 23 juillet 2006

Synthetic Worlds: The Business And Culture Of Online GamesDans Synthetic Worlds: The Business And Culture Of Online Games, Edward Castronova, présente la réalité de ce marché encore peu analysé: les jeux en ligne massivement multi-joueurs, et en particulier les jeux de rôles en ligne massivement multi-joueurs (MMORPG – Massively Multiplayer Online Role Playing Games).

La première partie du livre est consacrée à la présentation de ces univers synthétiques et de la vie quotidienne en leur sein, mais aussi (et surtout) à convaincre le lecteur de l’ampleur et de l’intérêt du phénomène.

En effet, pourquoi s’intéresser aux jeux en ligne, surtout quand on est économiste? Tout simplement parce qu’il s’agit d’un marché important, en forte croissance, et auxquelles de nombreuses personnes consacrent une part conséquente de leurs ressources, en particulier du temps et de l’argent: même avec les estimations les plus conservatrices, le marché a dépassé les 10 millions d’utilisateurs, et au moins 30 millions de dollars sont générés en échanges sur les places de marché en ligne (eBay, IGE, etc.) au moment du bouclage du livre, au deuxième semestre 2005. Un marché non négligeable et tout ce qu’il y a de plus réel. En effet, un nombre aussi conséquent de personnes permet de donner de la valeur aux objets issus de ces mondes, de la même façon que l’ensemble des personnes d’un ou plusieurs pays donnent leurs valeurs aux monnaies, selon les règles basiques de l’économie, notamment l’offre et la demande.

La première partie du livre se poursuit sur les descriptions de tout ce qui assure l’existence et le développement de ces univers: techniques informatiques à l’œuvre, sociétés et organisations générées par les utilisateurs, entreprises et marchés développant ces univers.

Après cette phase de présentations, Edward Castronova poursuit son exploration des univers synthétiques en s’attachant aux utilisateurs eux-mêmes et à leurs activités, ce qui lui permet au passage d’expliquer pourquoi il utilise le terme d’univers synthétiques à la place de jeux en ligne: d’une part, il y a d’autres univers synthétiques qui ne sont pas des jeux (Second Life, ou Habbo Hotel), et d’autre part, parce que le jeu n’est qu’une des composantes de ces univers, composante parfois minoritaire en comparaison des relations sociales tissées entre les utilisateurs.

En effet, en plus d’y consacrer du temps et de l’argent, les utilisateurs des univers synthétiques partagent un ensemble de concepts, valeurs, croyances et systèmes de pensées, ce qui renforce d’autant leur adhésion et l’intérêt qu’ils portent aux univers auxquels ils participent.

On a donc beaucoup de personnes présentes dans un même endroit au même moment, interagissant et participant à des activités communes: or, là où il y a des personnes, il y a société (interactions interpersonnelles, organisations de groupes, etc.), et économie (échanges de biens et services entre personnes au sein du même groupe, ou avec des groupes externes). On voit donc que les activités économiques et sociales sont profondément ancrées dans les univers synthétiques.

Dans la troisième et dernière partie du livre, Edward Castronova soulève des questions de prospectives intéressantes sur:

  • les utilisateurs: Jusqu’à combien de personnes le marché juteux des univers synthétiques peut-il attirer? Combien de temps sera consacré aux activités dans les univers synthétiques?
  • l’impact économique: Quelles activités, quelles valeurs générées, puis échangées dans l’économie classique? A terme, il est probable que les activités menées au sein de ces univers aient un impact négatif sur celles du monde physique: numériquement parlant, si les activités économiques continuent à se développer en intensité, en volume, et en nombre de personnes impliquées, alors il y aura de fait une baisse des activités économiques dans le monde physique (moins de temps/énergie/personnes y seront consacrées).
  • le contrôle et le pouvoir: Qui contrôlera ces univers? Leurs créateurs? Les intermédiaires d’échange de biens/services synthétiques contre des monnaies physiques? Les gouvernements s’impliqueront certainement, ne serait-ce que pour capter une partie de la valeur créée sous une forme ou une autre de taxation, et pour s’assurer qu’ils ont toujours la mainmise sur leurs administrés.

Synthetic Worlds: The Business And Culture Of Online Games, par Edward Castronova: un livre fascinant qui aborde les univers synthétiques sous les angles économiques et sociaux et montre à quel point ces univers prennent (et prendront) une importance croissante dans la vie de toujours plus de personnes.

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L’inflation scolaire – Marie Duru-Bellat

Samedi 15 avril 2006

L'inflation scolaire : Les désillusions de la méritocratieDans L’inflation Scolaire, Marie Duru-Bellat montre habilement à quel point la volonté française d’élévation du niveau d’études “à tout prix” est dommageable aussi bien pour les élèves que pour les entreprises, car la conséquence principale est de provoquer une baisse de la valeur des diplômes – d’où le titre.

Depuis l’après-guerre, on n’a cessé d’augmenter le niveau d’éducation et d’enseignement, avec des résultats plus que positifs, notamment une main-d’oeuvre toujours plus qualifiée. Néanmoins, vu le niveau moyen d’enseignement obtenu ces dernières années, est-ce que le pousser encore plus loin a un sens? 80% d’une classe d’âge au baccalauréat; 50% d’une classe d’âge diplômée de l’enseignement supérieur; toujours plus, mais pour répondre à quels besoins? Non seulement il n’est pas prouvé que les entreprises auront massivement besoin de personnel à un niveau toujours plus élevé, mais en plus, on voit déjà que le chômage chez les diplômés de l’enseignement supérieur est élevé. Le seul but de cette élévation sans fin du niveau d’études est-il de gagner une paix sociale (temporaire), en limitant les entrées sur le marché du travail? Au risque de provoquer une augmentation du chômage ou des tension sur les salaires?

Pour répondre à ces questions, Marie Duru-Bellat donne de nombreuses idées tout au long du livre, toujours précises et bien documentées.

Un second axe du livre porte sur la schizophrénie de l’enseignement supérieur (et de l’enseignement en général) en France: pousser un maximum d’élèves aussi loin que possible dans les études, peu importe lesquelles, et dans le même temps, afficher un penchant pour la logique de la sélection, penchant particulièrement marqué avec les grandes écoles.

On a ainsi une grande partie des élèves qui s’engage dans des études supérieures parce que cela doit leur permettre d’obtenir une meilleure situation professionnelle (on le leur a garanti durant toutes leurs études précédentes), alors qu’en bout de course, le marché de l’emploi n’absorbera que les personnes adaptées à l’offre de travail, en fonction de l’adéquation de leurs diplômes avec les postes ouverts.

Un chiffre m’a particulièrement impressionné à la lecture du livre: les effectifs en STAPS sont passés de 11 600 étudiants en 1990 à 47 700 en 2003. Je ne vois pas à quelle demande future tous ces diplômés vont pouvoir répondre, surtout en considérant que le nombre d’enfants et de jeunes ne va pas augmenter, alors que ce sont eux qui ont le plus besoin de ces diplômés en STAPS.

Cette dualité entre toujours plus d’études pour tout le monde et toujours plus de sélectivité fait froid dans le dos, compte tenu des déceptions croissantes qu’elle génère auprès des jeunes. On comprend mieux le décrochage entre le monde du travail et le monde de l’enseignement; cf. les manifestations anti-CPE, pendant lesquelles de nombreux jeunes affichaient leur peur du monde du travail, et leur envie d’être fonctionnaire (75% d’entre eux souhaitent acquérir ce statut, car il assure la protection sociale la plus évidente).

Enfin, Marie Duru-Bellat monte à quel point il est critique de ne pas penser l’enseignement comme unique moyen d’insertion dans la société et la vie adulte, mais bien comme un vecteur de savoirs: il faut dissocier l’aspect “enseignement / transmission des savoirs” de l’aspect “orientation / insertion dans la vie active”.

Après tout, est-ce bien raisonnable qu’en France, le diplôme obtenu à 20-24 ans détermine autant la situation économique et sociale d’une personne? L’enseignement initial est une condition nécessaire, mais pas suffisante. Les pays anglo-saxons, notamment (mais pas seulement), accordent de l’importance au diplôme surtout en début de carrière. Arrivé à 40-50 ans, quel est l’intérêt de savoir que la personne a fait telle école ou telle faculté, alors qu’elle a passé quasiment cinq fois plus de temps en entreprise? Le mérite professionnel acquis au fil du temps n’a-t-il pas assez de valeur? Il devient important de recadrer le rôle de l’enseignement et de réaffirmer les autres acteurs du développement social des enfants que sont la famille, les associations, la vie publique, etc.
—L’inflation scolaire, les désillusions de la méritocratie, par Marie Duru-Bellat: un très bon livre, documenté et instructif, publié à La République des Idées, chez Seuil.

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We The Media – Dan Gillmor

Dimanche 22 mai 2005

We the Media: Grassroots Journalism By The People, For the PeopleDans We the Media: Grassroots Journalism By The People, For the People, Dan Gillmor, éditorialiste au San Jose Mercury News et fondateur de Bayosphere, décrit les évolutions structurantes que le web imposent aux médias traditionnels et aux institutions, notamment par la prise de parole publique que tout un chacun obtient grâce aux outils de blogging. Le « public » devient partie prenante de la conversation.

Après une présentation de l’évolution historique des médias et de la liberté de la presse, Dan Gillmor s’attache à démontrer en quoi l’arrivée du web est une innovation disruptive dans le monde des médias. En effet, pour la première fois, on a un média qui est par essence ouvert à tout un chacun, pour peu que l’on soit connecté. On a donc vu de plus en plus de particuliers, de consommateurs, d’utilisateurs de services, de citoyens, bref, de gens, s’approprier les différents outils pour prendre la parole en ligne. Avec l’arrivée des solutions de blogging, le phénomène s’est amplifié, en permettant aux personnes de s’affranchir des contraintes techniques et en leur donnant la possibilité d’avoir un espace en ligne pour quasiment rien. L’auteur présente les impacts sur les entreprises, les médias, et la vie publique.

Impacts sur les entreprises: les entreprises peuvent utiliser ces outils de communication, à la fois pour présenter leurs produits ou leurs services, mais aussi pour offrir aux consommateurs un espace de discussion et de feedback. Elles peuvent aussi, grâce aux TIC, améliorer leurs produits en collaboration avec des consommateurs experts. Cela les oblige à plus de transparence et d’honnêteté, mais une fois la tour d’ivoire ouverte, l’impact sur l’image de marque et les produits peut se révéler très fort. A l’inverse, ne pas prendre en compte les remontées des utilisateurs d’un produit peut augmenter la grogne de ces consommateurs, dont l’opinion négative sera plus facilement diffusée auprès du public, aussi bien par le net que par les autres médias.

Impacts sur les médias: les grands médias n’ont plus nécessairement le monopole de l’information, à la fois pour l’obtenir et pour la publier. Des individus peuvent non seulement obtenir mais surtout diffuser une information avant que les grands réseaux de radio ou de télévision, sans parler de la presse, dans laquelle Dan Gillmor voit plus un rôle d’organisme de surveillance (watchdog) que de relais d’information chaude (hot news). D’ailleurs, les journalistes professionnels se mettent à utiliser ces nouvelles formes de communication, à la fois pour être informés plus rapidement, mais aussi pour discuter et échanger.

Impacts sur la vie publique: le net, en permettant à chacun de prendre la parole, permet le développement d’échanges forts au sein des différentes communautés. On voit donc apparaître une forme de journalisme collaboratif, citoyen, dans lequel les membres d’un groupe font leur propre media. A l’échelle d’un pays, on peut ainsi voir émerger un organisme collaboratif capable de rivaliser avec les plus grands groupes professionnels: un grand nombre d’observateurs estime qu’en 2002, le site coréen OhMyNews a permis au réformiste Roh Moo Hyun de gagner les élections présidentielles en Corée du Sud. Au contraire des trois principaux quotidiens, qui avaient tous de forts liens avec le gouvernement précédent, OhMyNews est un journal collaboratif écrit essentiellement par ses lecteurs, et dont le ton plus critique a attiré un nombre impressionnant de lecteurs. Sur la même tendance, le candidat à l’élection présidentielle US de fin 2002 Howard Dean a bénéficié d’un incroyable soutien en ligne, a récolté la plupart de ses dons sur le net, et a mené une grande partie de sa campagne en ligne. Même s’il n’a pas gagné l’élection, tous les observateurs sont d’accord pour dire que le net joue un rôle croissant dans les campagnes politiques et sera au coeur des prochaines élections américaines de fin 2006.

Le net en général, et les technologies de publication de type weblog en particulier, remettent en cause un grand nombre de concepts de communication jusque là bien établis: qu’il s’agisse de la façon dont les entreprises communiquent (ou non) avec leurs consommateurs, des méthodes éditoriales et économiques des grands médias, ou de la gestion de vie publique et politique, tout un chacun peut désormais intervenir et faire peser sa voix dans la balance.

Derrière ces concepts de remise en cause et de transparence, on sent la bonne volonté de Dan Gillmor de pousser l’action de chacun en ligne, afin de s’investir dans la vie politique, économique et sociale. On comprend également que ce livre lui permet de présenter les concepts qui l’ont amené à créer Bayosphere, et sa volonté de pousser le journalisme citoyen (ou journalisme collaboratif). Néanmoins, tout le monde n’est pas journaliste, écrire nécessite un minimum de compétences (voire de talent), et s’impliquer coûte du temps et de l’énergie. Je suis donc curieux de voir comment le projet Bayosphere évoluera, de même que les initiatives dans les autres pays.

We the Media: Grassroots Journalism By The People, For the People, par Dan Gillmor: un livre intelligent qui présente les impacts du web sur les médias, les entreprises et la vie publique. Il est néanmoins très centré sur les Etats-Unis, et je suis curieux de voir comment les autres pays vont évoluer.

Pour acheter ce livre sur amazon.fr, cliquez ici: We the Media: Grassroots Journalism By The People, For the People.