Lutter contre la pauvreté (II) La politique de l’autonomie – Esther Duflo

Lutter contre la pauvreté (II) La politique de l'autonomie - Esther Duflo Deuxième partie du recueil Lutter contre la pauvreté d’Esther Duflo, La politique de l’autonomie s’attache à l’étude de la microfinance, puis de la gouvernance et de la corruption. En effet, pour lutter contre la pauvreté, développer l’éducation et la santé ne suffit pas, d’autant plus que comme l’auteur l’a montré dans Le développement humain, trouver les bonnes solutions et affecter correctement les moyens nécessite d’étudier l’ensemble du contexte.

Ainsi, la microfinance est généralement vu comme une source de financement pleine de promesse, qui ouvre aux plus pauvres l’accès à des fonds qu’ils ne pourraient pas atteindre autrement, les privant de ressources pour développer leurs activités économiques, mais aussi leur permettrait d’investir dans l’éducation ou la santé de leurs familles.

Une fois dépassé le débat politique et quasi-philosophique sur le bien-fondé de la microfinance dans son ensemble et du micro-crédit en particulier, on voit clairement que la principale vertu de ce mode d’accès au crédit est justement sa disponibilité. Les taux pratiqués ont beau être excessivement élevés (jusqu’à 5% par mois, >80% par an), ce mode de financement permet tout de même aux pauvres d’emprunter de l’argent pour leurs activités économiques, argent qu’ils n’auraient pu obtenir via les banques classiques, le seul autre recours étant les usuriers « classiques ».

Bien que la microfinance ne soit pas la solution universelle à tous les maux – impact très limité sur la consommation et sur les ménages non-entrepreneurs, de même que sur tout autre indicateur social – , il est intéressant de parcourir les différents exemples cités par Duflo. Les exemples en Afrique, en Inde et au Mexique montrent à la fois les particularités de chaque situation, mais aussi le besoin d’accès au financement pour une fraction non négligeable de la population qui ne peut recourir aux emprunts classiques.

Dans son souci méthodologique de mener et d’analyser des expérimentations aléatoires, elle a réussi à identifier les principaux facteurs de succès de la microfinance: prêter aux femmes, plus exactement à des groupes de femmes solidaires (au sens légal du terme), qui doivent se réunir de façon régulière pour discuter avec l’organisme de microfinance et rembourser l’échéance que le groupe doit; toutes les semaines en général. Grâce à ce mode de fonctionnement, et malgré les taux d’intérêt élevés, l’attrait pour les microcrédits ne se dément pas et les taux de remboursement sont très élevés (de 80% à 97%).

L’extension de ces recettes aux autres domaines financiers, notamment l’épargne et l’assurance, ne semble pas fonctionner facilement, pour deux grandes raisons: en premier lieu, cela demande une projection dans le futur délicate: ai-je un intérêt à ne pas dépenser le peu d’argent que j’ai maintenant pour épargner et en dépenser plus plus tard? A quoi bon payer un service d’assurance si je suis en bonne santé ou si mes champs sont productifs en ce moment? On se heurte à à l’incohérence temporelle, également évoquée dans Le développement humain à propos de la vaccination des enfants (p85-86):

Nous savons, depuis Hume et, plus récemment grâce aux travaux de psychologues, que l’être humain pense le présent et le futur de manière très différente. Nous avons tendance à prendre de façon impulsive les décisions qui engagent le présent, alors que nous appréhendons l’avenir sur un mode plus rationnel. […]

Un coût ou une gêne que l’on doit supporter aujourd’hui nous paraît lourd, alors que le même coût payé demain nous paraît faible par rapport aux bénéfices que nous en tirerons. Quand nous pensons à faire vacciner notre enfant ou à toute autre décision qui pourrait être différée […], nous avons donc l’illusion que cet investissement est particulièrement élevé aujourd’hui, mais que nous serons beaucoup plus libres de le réaliser le mois prochain. Or, quand demain arrive, le futur devient le présent, et l’effort demandé semble de nouveau important. Ainsi, les décisions peuvent être repoussées en permanence, jusqu’à ce qu’il soit trop tard.

Au passage, c’est une bonne explication à la procrastination dont tout un chacun peut souffrir, et on voit que ce ressort psychologique peut être un frein important à l’épargne ou à l’assurance pour des personnes fortement contraintes.

Une deuxième grande raison explique en partie cet échec de l’épargne et de l’assurance dans les pays pauvres: le manque d’informations prodiguées par le gouvernement, et la faible confiance dans ce dernier quand il est sujet à la corruption. Esther Duflo s’attache à montrer comment identifier et mesurer la corruption, phénomène peu visible en soi, ainsi qu’à montrer des actions possibles pour la combattre, qu’il s’agisse d’actions par le haut (contrôles par les instances étatiques) ou par le bas (contrôles par la population sujette aux problèmes posés par la corruption). Cependant, malgré des initiatives nombreuses et variées, on voit que « la corruption a tendance à apparaître naturellement lorsqu’une société tente de corriger le marché en répartissant différemment les ressources, et le contrôle local n’est pas une solution miracle. » (p104).

La meilleure façon de limiter la corruption reste de permettre aux administrés d’influencer le choix des fonctionnaires, au travers de décisions informées; les pauvres ne sont pas plus idiots que les autres, mais manquent souvent des éléments permettant de juger la performance des actions menées et de la possibilité de changer. Dans les expérimentations compilées par Esther Duflo, on voit qu’un vrai succès, dont la preuve a été faite, influence les votes bien plus que les discours généraux et creux.

Lutter contre la pauvreté est une excellente analyse des problèmes d’éducation, de santé, de finance et de gouvernance dont souffrent les personnes les plus pauvres. Surtout, le recours à de nombreuses expérimentations aléatoires sur le terrain permet de mieux comprendre la réalité de ces problèmes généralement traités de façon macro et floue, et d’identifier les solutions qui marchent, afin de reproduire, enrichir et multiplier les expériences réussies, pour une amélioration concrète en matière de lutte contre la pauvreté.

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